Essai | le blog du storytelling - Part 2

Archive pour la catégorie ‘essai’

RIP Sony, RIP Philips, RIP ceux qui abandonnent leur storytelling…

Vendredi 2 septembre 2011

Capture d'écran de LCI

Pour s’être endormi sur ses lauriers, Sony va peut-être mourir d’après LCI. Comme Philips, cette entreprise a perdu le sens de son storytelling. Un concept auquel je consacre en partie un chapitre dans un livre qui sort le 7 septembre – «Storytelling – réenchantez votre communication» – et dont est issu l’article ci-dessous.

Il est loin le temps où Philips et Sony mettaient conjointement au point le CD… en 1979. En 2011, le Néerlandais a annoncé se retirer du marché des postes de télévision pour se recentrer sur ses deux dernières lignes d’activité : l’équipement médical et l’éclairage. Ce qui choque ici, ce n’est pas tant la décision de fermer une branche historique – il avait présenté son premier téléviseurs en 1928 ! – que d’avoir perdu tout sens de son histoire : sur son site, dans ses documents institutionnels comme dans ses communiqués de presse, Philips peine à se définir. Sa signature («sense and simplicity») comme sa vision («améliorer la vie des gens, tout simplement») ne peuvent l’incarner à elles seules. On serait bien en peine aujourd’hui de dire quelle(s) histoire(s) il nous raconte…

Quant à Sony, il a certes réconcilié le monde avec l’idée de la qualité «Made in Japan» qui n’allait pas de soi dans l’immédiat après-guerre ainsi que par une politique d’innovations constantes jusque dans les années 90. Aujourd’hui, sauf peut-être dans le domaine des consoles de jeux, le Japonais semble lui aussi bien à la peine. Le père de la génération Walkman n’a pas été celui de la génération iPod…

Leur storytelling portait ces deux entreprises vers le software. Leurs catalogues de disques comme de films ont aidé à vendre téléviseurs, magnétoscopes et baladeurs ou lecteurs MP3. Leur recentrage récent, pour faire face à la crise, sur du hardware, sur les produits dont ils sont issus est un non sens. Une histoire est éternelle, les produits sont temporels. Que l’on bâtisse son storytelling sur l’offre ou la demande, sur la volonté du narrateur ou sur l’attente du narrataire, bref, que l’on soit Philips ou Sony, si l’on abandonne son histoire en cours de chemin, on court à la catastrophe.

(c) Dunod, 2011

> Sortie en librairie le 7/9/11

Apple, storytelling de personnification, storytelling de scission…

Jeudi 25 août 2011

L’annonce de la démission de Steve Jobs, malade, ferme une page de l’histoire d’Apple. Ou en ouvre une autre ? Partant du fait que la plupart des histoires ont un héros, il peut être tentant de transformer le fondateur de l’entreprise en protagoniste. Mais ce «storytelling de personnification» présente aussi de vrais risques qui en limitent l’efficacité. Un concept auquel je consacre en partie un chapitre dans un livre qui sort le 7 septembre – «Storytelling – réenchantez votre communication» – et dont est issu l’article ci-dessous.

«Être une personne, c’est avoir une histoire à raconter (Karen Blixen). Il semble logique de plaquer le mythe du fondateur sur celui de sa société. Cela apparaît même d’autant plus naturel quand les deux ont le même nom : pensez à  Alain Afflelou… Dans le cas de produits à forte dimension créative, c’est également presque une évidence. En 2011, lorsque LVMH a dû se séparer de son directeur artistique vedette John Galliano, un sondage a indiqué qu’une majorité de Français croyaient toujours que Christian Dior était le styliste de la maison qui porte son nom alors qu’il est mort en 1957 !

Quand Alexandre le Grand est mort, l’empire qu’il avait bâti, l’un des plus grands de toute l’histoire, ne lui a pas survécu plus de quelques mois car, bâti de bric et de broc et prétendant unifier des peuples par trop divers, il ne tenait que par la personnalité exceptionnelle de son fondateur. Un storytelling très personnifié satisfait l’ego de son patron mais rarement les intérêts de son entreprise sur le long terme.

Quels que soient les avantages à faire dépendre un storytelling d’entreprise de son fondateur de cette dernière, ils sont à mettre en balance avec les risques encourus à confondre les deux histoires. Les entreprises bien gérées sont appelées à durer plus que les hommes.

Le patron emblématique : plus dure sera la chute

(…) Paradoxalement, la mort – souvent inattendue – du PDG emblématique est a priori plus facile à gérer que son départ (renvoi ou retraite) car elle peut créer un «choc salutaire», les forces vives de l’entreprise comprenant la nécessité impérieuse de s’engager dans une nouvelle histoire. Et revanche, quand un PDG est démis de ses fonctions – ou même quand il part à la retraite – la séparation entre son histoire et celle de son entreprise est souvent difficile. (…) Du point de vue storytelling, quand une société met à la porte celui qui savait raconter les histoires, elle n’a plus rien à dire sur la sienne à ses clients et à ses collaborateurs alors même que la vision de son PDG n’a pu être accomplie jusqu’à son terme.

Quel que soit le charisme du patron, le storytelling de personnification présente donc encore bien plus de risques que celui centré sur le fondateur. Un dirigeant ne pourra jamais «incarner» l’entreprise avec la même légitimité que celui qui l’a créée. D’ailleurs, elle ne portera jamais son nom et un jour, l’histoire devra continuer sans lui.

(c) Dunod

> Sortie en librairie le 7/9/11

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Dans mon livre, je défends l’idée du «storytelling de scission» qui permet de séparer les histoires du fondateur et de l’entreprise, pour le plus grand bien de cette dernière. Comme, notamment, Bill Gates a su le faire avec Microsoft. «Si les histoires du fondateur ou du patron emblématique ont été à un moment plaquées sur celle de l’entreprise, il faut, pour le bien de cette dernière, travailler à leur séparation, et ce, le plus en amont possible. Dans le meilleur des mondes, c’est au fondateur lui-même de réaliser cette scission quand elle n’est plus utile et avant qu’elle ne devienne préjudiciable. On n’est jamais si bien servi que par soi-même».

Raconter son histoire sur le point de vente, la base du storytelling

Mardi 23 août 2011

La visite des chais de Porto (où je suis passé pendant mes vacances) est intéressante. On y parle pédagogie et terroir jusqu’à plus soif (!). Mais l’histoire de la marque est globalement zappée. Du coup, pourquoi préférer la caravelle ou l’homme à la cape noire ou un autre logo s’ils ne nous racontent rien ? Les marques d’alcool font souvent appel au storytelling dans leurs pub, pourquoi si peu dans la visite de leurs caves ? Un concept auquel je consacre en partie un chapitre dans un livre qui sort le 7 septembre – «Storytelling – réenchantez votre communication» – et dont est issu l’article ci-dessous.

Dans les parcs d’attractions, les produits dérivés peuvent atteindre un chiffre de ventes au mètre carré supérieur à celui des grands magasins parisiens ! Précisément parce qu’ils parviennent à nous faire oublier qu’ils sont des lieux de vente pour devenir des vecteurs d’histoires.

Wagner considérait l’opéra comme un «art total» où musique, mise en scène mais aussi le bâtiment – dans son cas, un théâtre construit spécialement pour lui à Bayreuth par Louis II de Bavière – participaient de l’expérience narrative. Les boutiques – mais on pourrait y ajouter le siège social d’une entreprise, voire les entrepôts par lesquels transitent ses parties prenantes – doivent être considérés comme des «showrooms» délivrant une part non négligeable de son storytelling.

Il y a thé et thé

Mariage Frères est une «maison fondée en 1854». En fait, jusqu’en 1984, c’était surtout un grossiste en thé fournissant en marque blanche épiceries fines et hôtels et donc inconnu du grand public. Convaincus par son potentiel, deux associés rachetèrent la marque, se plongèrent dans ses archives et ouvrirent une boutique dans le Marais et la décorèrent de meubles et d’étagères chinés ici et là. La paroi vitrée qui donnait sur le bureau de Henri Mariage, en 1920, a même été récupérée pour former la caisse du magasin de la rue du Bourg-Tibourg.  Les vendeurs, presque tous des hommes, ce qui est assez rare dans la vente, sont incollables sur la provenance des thés, présentés et décrits comme de grands crus, alignés sur des comptoirs à l’ancienne.

Tout aussi compétentes sont les vendeuses – cette fois ce sont essentiellement des femmes – de la chaîne du Palais des Thés. Mais l’histoire qu’elles racontent, en partant du même produit, le thé de qualité, n’est pas la même. Les codes sont ceux, acidulés, de la mode, plus actuels, plus tendance. Le lieu nous parle de cette boisson, bonne pour la santé façon détox, et «booster» de bonne humeur. On est loin des vendeurs vêtus de lin, un peu snobs et semblant tout droit sortis du temps des colonies qui illustrent cet «art du thé à la française» chez Mariage. Et il existe aussi une autre chaîne de magasins-salons de thé, Cha Yuan, qui se spécialise dans le cérémonial à la chinoise ! Il ne s’agit pas ici de trancher entre les différents modèles mais de constater que, plus que le produit, c’est ici le lieu qui raconte principalement l’histoire et qui fait qu’on adhère à l’un ou à l’autre en fonction de nos préférences.

Thé ou café ?

À l’heure actuelle, les lieux de vente utilisent le storytelling principalement pour renforcer l’authenticité de leurs produits par un côté historiciste ou pour une montée en gamme. Les boulangeries Paul, peut-être pour faire mieux oublier que la plupart d’entre elles sont installées dans des centres commerciaux, recréent la boulangerie originale – et mythique – de la famille Holder. Nespresso ou La Pâtisserie des Rêves de Philippe Conticini à Paris utilisent quant à eux tous les codes du luxe. Les cafés et les gâteaux (sous cloches !) y sont présentés tels des créations joaillières qui ne dépareraient pas place Vendôme ! Dans le cas des capsules, cela contribue notamment à justifier des prix supérieurs de 25% aux modèles compatibles disponibles en grande distribution.

Sur le lieu de vente, tout donc, de la décoration aux costumes portés par les collaborateurs, participe de l’histoire. Mais surtout l’interaction entre ces derniers et les clients permet de revenir aux bases du récit : une narration sur laquelle interviennent narrateurs et narrataires… pour peu que les vendeurs aient la possibilité réelle de faire «remonter» les histoires collectées en boutiques auprès du management.

(c) Dunod 2011

> Sortie en librairie le 7/9/11

Société Générale et le risque des prophéties auto-réalisatrices

Jeudi 11 août 2011

Les krachs boursiers sont plus souvent nés de rumeurs mal contrôlés, donc de prophéties auto-réalisatrices, que de causes réelles et sérieuses. On ne doit jamais écarter une rumeur du revers de la main...

Le PDG de la Société Générale est (à raison) très vite monté au créneau pour répondre aux rumeurs d’insolvabilité de sa banque. En matière financière comme en d’autres, la confiance, ou son absence, sont primordiaux. Et les Cassandre ont tendance à délivrer des prophéties d’autant plus auto-réalisatrices que nous avons envie de croire au pire. Comment montrer qu’on prend une rumeur au sérieux sans entraîner la panique pour autant : un concept auquel je consacre un passage dans un livre qui sort à la rentrée – «Storytelling – réenchantez votre communication» – et dont est issu l’article ci-dessous.

Au moment où la crise des subprimes a déstabilisé certaines institutions financières en 2008-2009, un grand réseau bancaire français a pris au sérieux les rumeurs concernant sa possible insolvabilité. Des clients avaient commencé à en parler à leurs conseillers mais ces derniers avaient balayé cette idée d’un revers de la main : «Mais non, voyons, il n’y a aucun risque». Peine perdue, les arguments les plus raisonnés ne sont pas ceux qui rassurent réellement ceux qui alimentent les rumeurs en croyant fermement que : «Il n’y a pas de fumée sans feu». Tous les matins, la direction de la communication interne adresse par mail une newsletter aux directeurs d’agence afin de les informer et de leur donner si besoin est des conseils à transmettre à leurs équipes. Malgré plusieurs articles leur demandant de prendre ces rumeurs aux sérieux, elle a constaté que plus de la moitié des responsables concernés n’avaient pas ouvert les pièces jointes. La banque a alors choisi de faire appel à un spécialiste en storytelling pour mieux faire passer son message. Le jour suivant, la com interne a envoyé aux équipes les mail suivant, au sujet volontairement sybillin : «Qu’est-ce qu’une prophétie auto-réalisatrice ?». Et dans le corps du message : «Réponse dans une heure». Une heure après ce «teaser», le deuxième mail est arrivé :

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Sujet : Prophétie auto-réalisatrice

Une rumeur infondée d’insolvabilité fait paniquer les clients qui, du coup, retirent vraiment leur argent… et la banque fait faillite.

À suivre dans une heure

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La newsletter, contenant des recommandations «d’écoute positive» des clients – afin de leur montrer que leurs inquiétudes étaient prises au sérieux – ainsi que des «éléments de langage» a été envoyée une heure plus tard, comme prévu, et a été ouverte par… 100% des destinataires !

Dans le cas évoqué ici, la clé du succès a consisté à piquer la curiosité du public-cible et à lui raconter une historiette aussi courte que générique – aucun nom, aucune date, aucun détail ne sont donnés – pour viser à l’efficacité maximale. Mais c’est cette brièveté même qui lui a donné envie d’en savoir plus et l’a rendu réceptif au véritable argumentaire qui a a suivi.

(c) Dunod, 2011

> Sortie en librairie le 7/9/11

Photoshop Disasters : ces histoires auxquelles on veut croire malgré tout

Vendredi 29 juillet 2011

> Les cosmétiques sont le secteur qui aurait le plus besoin d’apprendre à bien doser la suspension de l’incrédulité. Rares sont les marques qui, à l’instar d’un Dove mettant en avant les formes des «vraies» femmes, ne franchissent pas la ligne jaune. Est-ce réaliste de présenter ainsi Julia Roberts (ou Christy Turlington) quand sa beauté, pourtant réelle, est en grande partie photoshoppée ? Dans le genre, on peut préférer une septuagénaire assumée et pourtant toujours sublime, Jane Fonda pour le même groupe.

Au-delà du «Photoshop Disaster», l’interdiction d’une campagne L’Oréal par l’autorité de régulation de la publicité britannique pour cause de trop de retouches pose avant tout la question de savoir pourquoi le mensonge assumé du fabricant que cosmétiques est moins important que l’envie que nous avons d’adhérer à ce mensonge. Comme l’a écrit Seth Godin : «Tous les marketeurs sont des menteurs – Tant mieux car les consommateurs adore qu’on leur raconte des histoires». En narratologie, on parle de «suspension consentie de l’incrédulité». Un concept auquel je consacre en partie un chapitre dans un livre qui sort à la rentrée – «Storytelling – réenchantez votre communication» – et dont est issu l’article ci-dessous.

«Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?» Cette question est à la base d’un remarquable ouvrage de Paul Veyne, intrigué par la supposée «schizophrénie» du peuple qui invente la philosophie et qui continue dans le même temps à pratiquer de folles superstitions. Pour le grand historien, il n’y a pas d’incompatibilité : certains phénomènes comme les catastrophes naturelles échappaient à l’entendement des hommes de l’Antiquité. C’est pourquoi, bien que rationnels, ou peut-être justement parce qu’ils étaient rationnels, ils se servaient de l’explication divine comme d’un modèle intellectuel pratique pour expliquer, fût-ce de manière imparfaite, ce que leur science ne pouvait pas encore concevoir. (…)

C’est là un des grands secrets du storytelling : vrai ou faux, il ne fonctionne que parce que le narrataire veut bien y croire. Au moins en partie. Comme ce moment dans un cartoon où nous acceptons que le Coyote à la poursuite de Bip-Bip puisse marcher dans le vide sans tomber de la falaise… tant qu’il n’a pas conscience de ce vide ! Rien de scientifique là-dedans, juste un gag qui marche avec notre complicité active. De la même façon, nous admettons qu’après sa chute dans la neige, Dingo devienne bleu de froid. Ce qui est une convention acceptée par tous était pourtant une innovation pour les spectateurs de cinéma en 1935 ! Encore aujourd’hui, un individu qui verrait un tel dessin animé pour la première fois (et n’aurait pas non plus lu de BD) n’en saisirait pas le sens.

Un clin d’oeil entre narrateur et narrataire

C’est la notion de «suspension (parfois qualifiée de «consentie») de l’incrédulité» que l’on doit à l’écrivain anglais Coleridge qui justifiait ainsi l’aspect surnaturel de ses poèmes lyriques. Dans les universités américaines, on enseigne cette «suspended disbelief» aux futurs écrivains et scénaristes. Le succès des contes comme celui des films de science-fiction, mais aussi des films dits réalistes comme des pièces de théâtre avec des comédiens à la diction pourtant très artificielle, ne repose donc pas sur la réalité mais sur la vraisemblance dans «les limites de l’univers créé».

L’équilibre est toujours délicat et repose sur la crédibilité que nous voulons bien lui accorder. Mais si l’on accepte ces conventions un peu artificielles, alors elles renforcent la complicité entre narrateur et narrataire, comme un clin d’oeil adressé de l’un à l’autre. (…)

(c) Dunod, 2011

> Pour lancer sa campagne en l’an 2000, Canderel a fait appel au crayon affûté de Kiraz. Aucune femme ronde ne se ferait d’illusion à ce point : jamais elle ne pourra devenir aussi filiforme que les célèbres «Parisiennes» de l’ancien dessinateur de Jours de France et de Playboy. Mais elle a le droit d’y croire... un peu. Canderel sait d’ailleurs ne pas pousser le bouchon trop loin dans la suspension de l’incrédulité : avec un vrai top model, la ficelle serait trop grossière. En utilisant ces élégantes illustrations et en les accompagnant de légendes vachardes et décalées, la marque fait preuve d’humour complice.

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Pari pascalien

À défaut de savoir en toute certitude si Dieu existe, Blaise Pascal faisait le pari qu’on a plus à gagner à faire le choix de la transcendance. Cette notion, nécessaire au storytelling et détaillée dans mon livre, fera l’objet d’un prochain article.

> Sortie en librairie le 7/9/11

Storytelling et politique : la théorie des deux corps

Lundi 25 juillet 2011

"Le Roi te touche, Dieu te guérit" : Henri IV touche les écrouelles (gravure de Pierre Firens)

Dans un récent point du vue au Monde – «DSK, les Grecs et les ‘deux corps du roi’» -, l’écrivaine Brusson revenait sur cette théorie de la séparation de l’homme et de la fonction. Une théorie à laquelle je consacre en partie un chapitre dans un livre qui sort à la rentrée – «Storytelling – réenchantez votre communication» – et dont est issu l’article ci-dessous.

LE STORYTELLING EN POLITIQUE, UN FAUX PROBLÈME

À en croire une certaine presse d’opinion, le terme storytelling renverrait exclusivement à la critique exprimée dans un livre de Christian Salmon grand pourfendeur de la «machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits». Son postulat est que la narration appliquée au champ de l’entreprise crée par définition une «économie fiction» et la plaquer sur la politique serait forcément œuvrer pour «l’empire de la propagande». Sous sa plume, on constate vite que le storytelling est synonyme de «mensonge de droite» puisque concernant uniquement George W. Bush, Tony Blair et Nicolas Sarkozy. Au passage, on objectera que si la manipulation des «spin doctors» était si efficace, les hommes politiques pré-cités ne se seraient pas retrouvés ultérieurement plongés dans des abîmes d’impopularité… Il ne faudrait pas dire ce que tout le monde sait aujourd’hui : «les hommes politiques sont des marques comme les autres» (pour reprendre le titre d’un essai de Marcel Botton). Le plus mauvais storyteller est bien celui qui écarte cet argument parce que cela dessert sa démonstration.

En fait, la mise en récit de la politique n’a rien de récent. On a longtemps cru que Ramsès II avait été un conquérant exceptionnel alors qu’il faisait graver des monuments à sa gloire même quand il avait perdu la bataille ! Et les peuples qu’il affrontait ayant disparu de la mémoire collective, on n’a retenu que le versant lumineux de la pyramide de sa gloire. «Ils ne savaient pas parler à l’imagination des peuples» : tel est le jugement définitif qu’on prête aussi à Napoléon sur les Bourbons. L’Empereur expliquait ainsi pourquoi le «nouvel» Ancien Régime s’était écroulé si vite lors de son retour des Cent Jours. Le même, en exil à Saint-Hélène, dirait plus tard de sa propre épopée : «Quel roman que ma vie!».

L’historien Ernst Kantorowicz a par ailleurs montré que les rois (de France et d’Angleterre mais cela vaut pour tous les souverains) avaient deux corps, l’un profane donc mortel, l’autre sacré donc immortel et qu’on pourrait qualifier de «narratif». C’est ce second qui passait d’un roi au suivant et permettait de ne pas interrompre l’histoire. D’où la fameuse exclamation : «Le roi est mort, vive le roi !». Les Chinois parlent quant à eux du «mandat du ciel» concernant les empereurs. Lorsqu’une dynastie n’était plus jugée digne de diriger le pays, les dieux en confiaient simplement le mandat à une autre mais la continuité était préservée dans son déroulé harmonieux.

Selon Marc Bloch, c’est aussi ce second corps narratif qui faisait du roi un thaumaturge, supposé guérir les écrouelles. Une fois l’an, le souverain touchait les tuberculeux. Quand la fiction de la monarchie de droit divin s’est peu à peu dissipée, et pour maintenir quand même la «suspension de l’incrédulité dans les limites de l’univers créé» (cf. fin article), on est passé du «Le Roi te touche, Dieu te guérit» sous l’Ancien Régime au «Le Roi te touche, Dieu te guérisse» sous la Restauration. Et à Versailles, mise en scène et en abîme de son règne, Louis XIV illustrait à sa façon ce double corps en dormant dans une petite chambre chauffée (corps profane) et en regagnant à l’aube sa grande chambre glaciale et son lit de parade (corps sacré) où la cérémonie du lever se déroulait quelques instants plus tard.

> La France reste un pays profondément monarchiste sous le vernis impérial ou même républicain. "Bonaparte visitant les pestiférés de Jaffa" de Gros montre bien la nécessité pour le "chef" d'accomplir des miracles. Lors d'une émission de télé pendant la campagne présidentielle de 2007, le geste de Ségolène Royal invitant un paralytique à se lever de son fauteuil fut interprété par certains comme une nouvelle forme de toucher des écrouelles !

Ce qui caractérise le storytelling en politique n’est donc pas sa nature mais son utilisation. Sa raison d’être est l’efficacité, non l’idéologie. Comme toutes les techniques, il est agnostique. Il est ce qu’on en fait.

(c) Dunod, 2011

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Suspension consentie de l’incrédulité

Le narrataire peut faire le choix de croire à une histoire même peu crédible s’il y trouve son compte, s’il y gagne une image flatteuse de lui-même. Ressort couramment utilisé par les marques de  cosmétiques ou de parfums. Cette notion, nécessaire au storytelling et détaillée dans mon livre, fera l’objet d’un prochain article.

> Sortie en librairie le 7/9/11

Guide pratique du storytelling : les 7 typologies narratives 2/3 : entreprises de type mardi et mercredi

Lundi 27 juin 2011

Suite du post sur les 7 typologies narratives associée aux jours de la semaine. Ces modèles narratifs fournissent un cadre, un univers. Elles permettent de se servir d’un canevas éprouvé et aussi d’anticiper.

2 – MARDI : CONQUÉRIR ET S’ADAPTER AVEC AGILITÉ

Le mardi est le jour de Mars («Martis dies»). Preuve de l’importance de ce dernier, son nom est aussi celui du premier mois de l’année chez les Romains. Cela fait de Mars un dieu ambivalent, à fois celui de la guerre et celui de la fertilité. Comme si le chemin de la vie était pavé de dangers… qui le rendraient d’autant plus excitant. Les entreprises de type mardi illustrent cette double identité, à la fois porteuses de valeurs positives, de promesses de jeunesse renouvelée, et d’agressivité, de dépassement de soi par l’écrasement des autres. Bien sûr, toutes sont par nature en compétition mais certaines plus que d’autres, celles qui y voient le moteur même de leur développement.

En général, c’est une excellente typologie narrative pour le numéro 2 d’un secteur qui veut ne jamais perdre de vue son seul but : défaire son adversaire, le numéro 1. Ces entreprises doivent agir avec agilité, car pour gagner leurs combats, il leur faut une grande réactivité. Et elles doivent être capables à terme, une fois leur but atteint, d’évoluer vers un storytelling de type jeudi. Car le danger sur le chemin du succès, c’est bien sûr que leur goût du risque les conduise à une mauvaise appréciation de ce risque justement. Et si ce storytelling se révèle d’une redoutable efficacité pour souder les collaborateurs, il demande aussi à être bien maîtrisé.

> Avec ses campagnes agressives, Nike est d’évidence une entreprise de type mardi. Autres exemples : Adidas, Puma, BMW, Porsche, Pepsi-Cola etc.

3 – MERCREDI : INSPIRER LA CONFIANCE ET ÊTRE PROCHE DE SES CLIENTS

Le mercredi est sage, bien équilibré, pile au milieu de la semaine, à équidistance de toutes ces histoires plus extrêmes que racontent les autres jours. Son nom vient de Mercure («Mercurii dies»), dieu lui aussi dépassionné, patron des commerçants et des artisans. Si les Romains avaient connu cette vertu cardinale du marketing du 21e siècle, ils auraient dit : «c’est le dieu de la proximité et des consommateurs» !

En tout cas,c’est le patron des entreprises du quotidien, des «marques-doudous» et de celles de l’agro-alimentaire en général. Protégeant les voyageurs, Mercure est le patron des compagnies de transport et des agences de voyages. Attention, les typologies narratives du mercredi doivent veiller à ne pas devenir invisibles à force de nous être familières. Banques et compagnies d’assurance sont également dans une surenchère pour nous redonner confiance. Pour les consommateurs, c’est comme l’amour : il n’y a pas (plus) de confiance, il n’y a que des preuves de confiance.

> Comme beaucoup de distributeurs, Auchan est une entreprise de type mercredi et joue la proximité et de la réassurance. Autres exemples : Nestlé, Danone, MAIF, BNP Paribas, Carrefour etc.

> À suivre : typologies de type jeudi, vendredi et samedi.

Storytelling – Réenchantez votre communication : en librairie le 7 septembre

Vendredi 24 juin 2011

> En cliquant sur cette image, vous arriverez sur la page Amazon. N'hésitez pas à cliquer sur "J'aime" afin d'aider mon livre à gagner en visibilité. Ca ne vous engage à rien et je vous en serai reconnaissant :)

Les marques qui véhiculent une histoire sont celles qui se portent le mieux. Au-delà d’une communication basée sur les produits, elles créent avec leurs consommateurs des histoires qui donnent du sens à l’acte d’achat. Le storytelling , ou communication narrative, insuffle de l’émotion dans la relation entre l’entreprise et ses clients et permet de créer des récits qui se propagent et qui font vendre.

Ce livre fera donc le point sur cette technique pour analyser les ressorts de son efficacité et proposer une méthode pas-à-pas. En la suivant, vous apprendrez à faire de votre histoire une success story.

> À la découverte du storytelling : comprenez les spécificités du storytelling tel qu’il est pratiqué en entreprise.

> À chaque entreprise, son storytelling : devenez une marque avec une histoire et apprenez à la diffuser.

> Les outils du storytelling : utilisez les différents modèles narratifs, les éléments-clés d’un scénario.

> Le storytelling en pratique : inspirez-vous d’autres success stories grâce aux nombreux exemples en cas d’entreprise.

Publics : Directeurs et responsables marketing, communication et ressources humaines, agences de publicité et communication, concepteurs-rédacteurs, étudiants.

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L’auteur : Sébastien Durand dirige Sébastien Durand Conseil. Pendant plus de 15 ans, il a occupé des postes-clés dans le marketing, la communication et les ventes de Disney, Futuroscope, NRJ etc. Il a également prêté sa plume à des chefs d’entreprise et à des hommes politiques. Dès 2007, il a été le premier en France à se spécialiser en storytelling d’entreprise et à aider ses clients à réorganiser leurs stratégie autour de cette technique. Il intervient régulièrement dans des conférences et en formation. Il est persuadé que les histoires peuvent changer le monde.

« STORYTELLING - Réenchantez votre communication » par Sébastien Durand

Dunod, 22 €, sortie  7 septembre 2011 (en pré-commande sur Amazon)

L’avenir du storytelling d’entreprise : il sera transmedia ou ne sera pas

Vendredi 17 juin 2011

> Dexter, le «serial justicier», est exemplaire du transmedia storytelling. Le premier volume de Jeff Lindsay a servi de cadre à la première saison d’une série télévisée. Les épisodes et les romans peuvent ensuite être vus/lus en parallèle ou non. Des web-séries, des applis pour smartphones et des vidéos sur YouTube élargissent encore le champ narratif.

Avec l’arrivée du web 2.0, les entreprises qui utilisent le storytelling s’étaient déjà converties à une stratégie cross-média : l’histoire est racontée sur un support principal tandis que les autres médias sont utilisés en  soutien. Plus ambitieux et déjà utilisé dans le domaine de la fiction, le transmedia représente sans nul doute l’avenir du storytelling d’entreprise.

Le storytelling va évoluer comme il a toujours su le faire par le passé afin de s’inspirer des nouveaux formats narratifs apparus depuis peu dans l’art et le divertissement et dans lesquels les différents supports se trouvent au même niveau.

Ce n’est pas une vue de l’esprit et cela n’a rien en soi ni de révolutionnaire ni de nouveau : Walt Disney en a été un pionnier dès les années 50. Pas tant pour avoir mis les personnages de ses dessins animés dans ses parcs (car il ne s’agit là finalement que d’une dérivation, une utilisation cross-média). Mais quand les personnages d’une attraction comme «Pirates des Caraïbes», qui dispose de sa trame narrative propre, deviennent les héros d’une série de films à grand spectacle racontant d’autres histoires, alors on entre en plein transmedia storytelling. Surtout quand les automates de l’attraction sont modifiés à leur tour pour ressembler à Johnny Depp ou Geoffrey Rush comme c’est déjà le cas aux États-Unis. Dexter ou Star Wars (cf. mon récent post à ce sujet ici) sont des exemples plus récents et réussis de franchises créatives transmedia.

Pour les entreprises, le transmedia storytelling représentera à terme un renouvellement du storytelling. Il s’agira d’articuler plusieurs univers narratifs simultanément sur plusieurs médias, avec différents points d’entrée pour les différents publics : les histoires seront complémentaires et/ou parallèles mais pourront aussi être comprises indépendamment. Ce sera un défi passionnant à relever.

Guide pratique du storytelling : les 7 typologies narratives 1/3 : entreprises de type dimanche et lundi

Jeudi 9 juin 2011

A priori, on pourrait trouver que La Société Générale et Nestlé ne racontent pas vraiment la même épopée ou que Le Monde et Facebook n’appartiennent pas au même cycle – ni siècle ! – narratif… Pourtant, au-delà de leurs différences apparentes, ces paires d’entreprises appartiennent à deux des sept grandes typologies qui forment le storytelling.

On peut, pour des raisons pratiques et mnémotechniques, présenter ces 7 typologies narratives en les associant aux jours de la semaine. Ces modèles narratifs ne décrivent pas les péripéties précises de l’histoire (le «schéma actanciel» sur lequel je reviendrai ultérieurement) mais fournissent un cadre, un univers. Elles permettent de se servir d’un canevas éprouvé mais aussi d’anticiper : c’est en connaissant les risques potentiels de chaque typologie qu’on parviendra à les éviter.

1 – DIMANCHE : ÉCLAIRER ET PARTAGER LA CONNAISSANCE

Si le dimanche est pour nous synonyme de dernier jour de la semaine, dans de nombreux pays, notamment ceux de tradition protestante, il a gardé sa place de premier jour de la semaine. Et son nom évoque alors plutôt son autre étymologie, celle qui en fait le «jour du soleil» : Sunday, Sonntag etc. Chez les Romains en effet, le dimanche était le jour du culte solaire. Les entreprises de type dimanche ont donc une typologie narrative qui rappelle celle de Phœbus. Patron des arts et des artistes, ce dieu a surtout la maîtrise de la lumière. Il accompagne le soleil dans sa course et en dispense les rayons aux hommes. Rendant ses oracles à Delphes, c’est un dieu décrypteur, un «révélateur» comme on dit en photographie quand l’image apparaît. Donner la lumière, faire œuvre de pédagogie : n’est-ce pas la mission des médias, des industries de la communication et créatives en général ? Attention, il n’y a pas que des avantages à être une entreprise solaire : parce qu’elle apparaît douée pour les arts et la connaissance, elle peut également engendrer la jalousie. Surtout si elle manque de modestie et paraît infatuée de son propre savoir… Enfin, Phœbus n’a pas toujours été payé de retour dans ses amours. Il n’est pas toujours facile d’être celui qui apporte la vérité à ceux qui ne veulent pas l’entendre… La tentation est souvent grande alors de s’en prendre aux Cassandre.

> En proposant d’ordonner le f.o.i.n. ambiant pour en extraire l’i.n.f.o., cette campagne place résolument le monde dans le camp des entreprises de type dimanche. Autres exemples : Libé, Le Figaro, Facebook et les réseaux sociaux, Microsoft et les entreprises de logiciels, Larousse et Wikipédia etc.

2 – LUNDI : VAINCRE LES PRÉJUGÉS ET ÊTRE RECONNU À SA JUSTE VALEUR

Lundi tire son nom du latin «lunae dies», c’est-à-dire le «jour de la lune». Et la déesse qui chasse sous la lune, armée de son arc et de ses flèches, c’est Diane la chasseresse, la même que celle qui aida sa mère à accoucher de son frère jumeau Phœbus ! Ce n’est donc pas par hasard si le lundi suit le dimanche, tout entier consacré au soleil. Rares sont les gens qui ce jour généralement consacré à la reprise du travail comme celui qu’ils préfèrent… Et de fait, le storytelling de style lundi est celui des entreprises discrètes, éclairées elles aussi seulement par reflet. Mais également de toutes celles qui sont aux prises, comme Diane, avec les forces telluriques et sauvages : agriculture, énergie, travaux publics etc.  Le fait de ne pas être «sexy» ne signifie pourtant pas qu’il n’y ait pas pour autant matière à une typologie narrative passionnante ! Mais cela les met souvent sur la défensive.

De plus, sur le long terme, une mauvaise image, ou une absence d’image, ne paient pas. Les entreprises ont besoin de séduire les meilleurs candidats, d’obtenir des concessions des parties prenantes publiques etc. Autant de raisons de faire des efforts sur elles mêmes. La discrétion des entreprises de type lundi ne doit donc pas être confondue avec l’effacement. La plupart sont même comme le héros du «Vilain Petit Canard» d’Andersen, impatientes d’être reconnues pour le cygne qu’elles sont «à l’intérieur».

> Pas facile quand on s’appelle Total et qu’on traîne sa mauvaise réputation de retrouver le sens de son histoire. Une mission qui est celle de nombreuses entreprises de type lundi. Autres exemples : Areva, Bouygues, Suez, le secteur du B2B etc.

> À suivre : typologies de type mardi et mercredi.