Essai | le blog du storytelling - Part 2

Archive pour la catégorie ‘essai’

Les jeux vidéos peuvent-ils réenchanter le monde ?

Dimanche 18 septembre 2011

Le roi est mort (Joy-Pad), vive le roi (le jeu vidéo) ! Comme dans la théorie des deux corps du roi (cf. mon article ici : http://bit.ly/rjf6gt), le corps historique n'est plus mais le corps narratif est immortel. Les jeux vidéos peuvent ne plus avoir de médias papier qui leur soient consacrés, ils n'en ont pas moins pris une place prépondérante dans notre vie. La gamification du monde est en marche !

Alors que la presse papier consacrée aux jeux vidéo disparaît (ainsi Joy-Pad, toute notre enfance) et que les nouvelles consoles des marques traditionnelles (Sony, Nintendo) peinent à convaincre face au nouveau modèle économique des smartphones, le jeu vidéo en tant que tel, lui, ne s’est jamais aussi bien porté.

Tandis que les Français sont ceux qui dépensent le plus chaque année par joueur (plus que les Anglais, plus même que les Américains !), on peut désormais utiliser les jeux comme vecteur culturel : Mario et Socrate peuvent dialoguer, ce que votre vieux prof de philo (celui dont les poils sortaient du nez) ne vous avait jamais dit. Le livre «Philosophie des Jeux Vidéo» est d’ailleurs en accès libre sur le site de l’éditeur (la version papier, elle, est payante).

Voilà qui illustre un thème cher à ce blog, «le jeu vidéo peut-il changer le mode» en contribuant à son réenchantement ? En tout cas, entre serious games et codes du jeu vidéo dans la pub ou aux infos, on assiste à une véritable «gamification» (un terme qui s’apparente à bien des égards au storytelling…). C’est à se demander si les idéologies en -isme qui ont marqué le 20e siècle n’ont pas cédé la place à celles en -ification pour qualifier le 21e ?

Éditeurs : la fin du livre n’est rien, c’est la fin de la lecture qui vous menace

Samedi 17 septembre 2011

> Dessin de Dave Simonds, paru dans The Economist : econ.st/r9HkSI

Les éditeurs ont peur de revivre avec le passage du livre au numérique le traumatisme vécu par celui de l’industrie du disque. Ils ont raison et tort, pour eux ce sera bien pire car la fin du livre ne fait que préfigurer la fin de la lecture. Sauf si…

Une conférence à l’université de Lausanne posait récemment la question : «Qu’y aura-t-il après le livre ?» (elle est podcastée ici). C’est un débat d’éditeurs mais pour les lecteurs, la question est à la fois bien et mal posée. Certes, si l’on regarde le précédent de la musique (La Tribune présente ici une infographie édifiante pour se donner des frissons), il y a de quoi effrayer l’industrie de l’édition : la mort du CD, largement entamée, n’est toujours pas compensée par la montée en puissance des ventes numériques.

De ce point de vue, les éditeurs papier ont raison de craindre la baisse de revenus quand ils ne vendront plus que des ebooks. Et la solution du patron de Stock, Jean-Marc Roberts, «appliquer un lieu de vente unique du livre (la librairie «en dur») comme on a appliqué un prix de vente unique» est évidemment une stupidité. Mais le vrai problème est de toute façon ailleurs.

Le marché de la musique n’est pas un modèle pour le marché du livre

Car si l’on se place du point de vue du consommateur, de l’amateur de musique, alors on vit un nouvel âge d’or : accès à tous les titres ou presque (payants ou pas), artistes nés sur Internet ou en exploitant les potentialités nouvelles (ainsi Björk a composé son nouvel album sur iPad ou «avec une manette Nintendo» et en révèle un à un les titres dans des applis particulièrement innovantes), artistes qui sont par ailleurs contactables directement via leur myspace ou twitter, et concerts plus nombreux que jamais (depuis que les disques ne se vendent plus) etc. Le marché de la musique n’est pas mort, il bande encore et bien ! Ce sont les majors du disque qui sont à la peine.

Malheureusement, ce modèle n’est pas exportable tel quel pour l’édition. Car au-delà du manque à gagner sur le papier, la disponibilité prochaine de toute la littérature mondiale (le rêve de Jorge Luis Borges) s’accompagnera parallèlement de la disparition de l’envie de lire (le cauchemar d’Umberto Eco). Les gros lecteurs, les baby boomers, sont de moins en moins nombreux. L’envie de lire baisse chez les jeunes, à l’âge où l’on prend ses habitude de lecture pour la vie. Non qu’on ait affaire à une génération acculturée mais précisément parce que les fondamentaux de la culture ont changé : les magazines, films, les séries télé, les jeux vidéo en font partie au même titre que les livres.

La baisse de l’envie de lire n’est doc pas un problème de support, c’est un problème de temps disponible pour répondre à toutes les sollicitations culturelles ou «d’entertainment». The Economist citait récemment le cas d’IKEA qui anticipe déjà cet état de fait : ses nouvelles étagères de la série culte Billy sont dotées de portes vitrées. Dans un monde où les derniers livres seront avant tout des objets de décoration mobilière, il importera plus que jamais de les protéger de la poussière…

Passer enfin à la littérature 2.0…

Plutôt que de réagir en gros réac, Jean-Marc Roberts ferait donc mieux de se demander ce que seront les futurs auteurs qui feront vivre Stock (et les autres) demain. Des auteurs encore à l’école/au lycée/à la fac aujourd’hui mais qui grandissent dans le mélange des genres et ne se reconnaîtront plus dans le milieu de l’édition actuel, la rentrée littéraire, les vaches sacrées ayant accès aux médias, les compromissions avec les critiques etc. Ils n’envisageront pas non plus d’écrire sans pouvoir aussi y mettre de la musique, de la vidéo, des jeux, des interactions avec leurs lecteurs… De la littérature augmentée en quelque sorte qui pourra vivre sur plusieurs supports. Le transmedia annonce cette fusion entre les différents genres artistiques au profit de nouveaux objets, oeuvres, encore non nommés.

Pour les maisons d’édition (mais aussi les éditeurs vidéo, les producteurs de films… et les survivants de l’industrie du disque), plutôt que de se faire peur à évoquer l’inéluctable – comme si on pouvait le conjurer ! – il serait temps de sortir de leur pré carré et de commencer à réfléchir ensemble à un avenir commun…

————

> Le livre papier, tellement low tech qu’il en devient hyper high tech dans cette vidéo espagnole :

Image de prévisualisation YouTube

« Storytelling – Réenchantez votre communication » est disponible

Mercredi 7 septembre 2011

Mon livre «Storytelling – Réenchantez votre communication» sort aujourd’hui (Dunod, 192 pages, 22€).

> Présentation du livre sur le site de l’éditeur et en vidéo sur sa chaîne YouTube.

> Le livre est disponible auprès de l’éditeur, sur Amazon et sur Fnac.com notamment.

Bon, je vous fais le pitch de la 4e de couverture :

———-

Les marques qui véhiculent une histoire sont celles qui se portent le mieux. Au-delà d’une communication basée sur les produits, elles créent avec leurs consommateurs des histoires qui donnent du sens à l’acte d’achat. Le storytelling, ou communication narrative, insuffle de l’émotion dans la relation entre l’entreprise et ses clients et permet de créer des récits qui se propagent et qui font vendre.

Pour la première fois un livre fait le point sur cette technique, analyse les ressorts de son efficacité et propose une méthode pas-à-pas. En la suivant, vous apprendrez à faire de votre histoire une vraie success story.

À la découverte du storytelling : comprenez les spécificités du storytelling tel qu’il est pratiqué en entreprise.
À chaque entreprise son storytelling : devenez une marque avec une histoire, et apprenez à la diffuser.
Les outils du storytelling : utilisez les différents modèles narratifs, les éléments-clés d’un scénario.
Le storytelling en pratique : inspirez-vous d’autres success stories grâce aux nombreux exemples et cas d’entreprise.

———-

Si vous êtres parmi les premiers lecteurs, n’hésitez pas à commenter et à poursuivre le débat amorcé par ce livre. Si vous l’aimez, n’hésitez pas à en parler sur le web… et autour de vous dans la vraie vie :)

Faut-il «dévaloriser» les histoires de l’adversaire ?

Lundi 5 septembre 2011

"Les ondes, est-ce que ça vous chatouille ou est-ce que ça vous gratouille ?"

The Economist note que malgré les études scientifiques, beaucoup de gens refusent toujours d’admettre l’innocuité des ondes (radio, téléphones, wi-fi). C’est là qu’un «raisonnement raisonné» montre ses limites. Le storytelling en réponse doit alors se faire plus incisif qu’habituellement. Un concept auquel je consacre en partie un chapitre dans un livre qui sort le 7 septembre – «Storytelling – réenchantez votre communication» – et dont est issu l’article ci-dessous.

Les craintes concernant la santé (cet «état précaire qui ne laisse rien présager de bon» comme disait le bon docteur Knock) est un secteur propice aux histoires qui échappent à leurs émetteurs ou dérapent à cause des narrataires et à leur hypocondrie bien connue («Les gens bien portants sont des malades qui s’ignorent»).

DES PHÉNOMÈNES D’HYSTÉRIE COLLECTIVE

En 2009, quelques habitants d’un quartier de Saint-Cloud ont éprouvé des malaises plus ou moins graves suite à l’installation d’antennes relais par Orange. Les médias s’en sont aussitôt fait l’écho et le nombre de malades est allé en augmentant à chaque article ! Les journalistes n’ont pour la plupart pas jugé nécessaire d’interroger l’opérateur. C’est bien dommage car ce dernier devait révéler peu après que les antennes en question «n’ont encore jamais fonctionné et n’ont donc jamais émis la moindre onde». Il s’agissait donc selon toute probabilité d’un cas classique et sincère d’autosuggestion collective. Évidemment, cela n’a pas suffi à rassurer les riverains qui ont continué pendant plusieurs semaines à jouer en toute honnêteté les malades imaginaires. Puis, comme les médias ne s’y intéressaient plus, les malaises ont cessé d’eux mêmes.

LE STORYTELLING DE DÉVALORISATION

Il ne s’agit pas ici de faire porter le chapeau aux médias qui ont raconté l’histoire que le public voulait entendre. Les opérateurs de téléphonie, qui savent la paranoïa que déclenche l’installation de leurs antennes-relais, sont les premiers responsables de ne pas s’attaquer à ces craintes. Ils s’obstinent à répondre à l’irraisonné par des arguments raisonnés et d’autant plus inefficaces… Ils pourraient se nourrir des réflexions engagées par le luxe pour lutter contre la contrefaçon et se montrer plus narratifs. «Les parents qui refusent le wifi dans les écoles ne seraient-ils les nouveaux obscurantistes qui préfèrent voir leurs enfants grandir isolés plutôt que connectés ?» est une question que les opérateurs en téléphonie auraient intérêt à poser publiquement. Ce «storytelling de la dévalorisation» consiste à répondre à une histoire sombre par une histoire qui dévalorise, voire ridiculise, le narrataire qui soutiendrait mordicus la première version. Dans le meilleur des cas, cela le convainc de changer. Dans le pire des cas, cela évite au moins aux gens autour de lui de se laisser influencer et donc ridiculiser. Il va de soi qu’il faut utiliser cette technique avec précaution et qu’il est préférable de l’encadrer éthiquement. Le narrateur n’a pas intérêt sur le long terme à dévaloriser ses narrataires mais peut y être conduit provisoirement si l’histoire qu’il raconte est trop déformée par ce dernier.

  1. Dunod, 2011

> Sortie en librairie le 7/9/11

———-

Le + du blog du storytelling

Cet extrait appartient au chapitre 3 consacré aux «limites du storytelling» qui s’interroge notamment sur le danger d’un storytelling non authentique, sur l’utilisation des émotions négative en narratologie et enfin sur le storytelling de dévalorisation. Utilisé tactiquement, ce dernier peut être utile, il ne saurait constituer l’alpha et l’omega d’une stratégie storytelling.

RIP Sony, RIP Philips, RIP ceux qui abandonnent leur storytelling…

Vendredi 2 septembre 2011

Capture d'écran de LCI

Pour s’être endormi sur ses lauriers, Sony va peut-être mourir d’après LCI. Comme Philips, cette entreprise a perdu le sens de son storytelling. Un concept auquel je consacre en partie un chapitre dans un livre qui sort le 7 septembre – «Storytelling – réenchantez votre communication» – et dont est issu l’article ci-dessous.

Il est loin le temps où Philips et Sony mettaient conjointement au point le CD… en 1979. En 2011, le Néerlandais a annoncé se retirer du marché des postes de télévision pour se recentrer sur ses deux dernières lignes d’activité : l’équipement médical et l’éclairage. Ce qui choque ici, ce n’est pas tant la décision de fermer une branche historique – il avait présenté son premier téléviseurs en 1928 ! – que d’avoir perdu tout sens de son histoire : sur son site, dans ses documents institutionnels comme dans ses communiqués de presse, Philips peine à se définir. Sa signature («sense and simplicity») comme sa vision («améliorer la vie des gens, tout simplement») ne peuvent l’incarner à elles seules. On serait bien en peine aujourd’hui de dire quelle(s) histoire(s) il nous raconte…

Quant à Sony, il a certes réconcilié le monde avec l’idée de la qualité «Made in Japan» qui n’allait pas de soi dans l’immédiat après-guerre ainsi que par une politique d’innovations constantes jusque dans les années 90. Aujourd’hui, sauf peut-être dans le domaine des consoles de jeux, le Japonais semble lui aussi bien à la peine. Le père de la génération Walkman n’a pas été celui de la génération iPod…

Leur storytelling portait ces deux entreprises vers le software. Leurs catalogues de disques comme de films ont aidé à vendre téléviseurs, magnétoscopes et baladeurs ou lecteurs MP3. Leur recentrage récent, pour faire face à la crise, sur du hardware, sur les produits dont ils sont issus est un non sens. Une histoire est éternelle, les produits sont temporels. Que l’on bâtisse son storytelling sur l’offre ou la demande, sur la volonté du narrateur ou sur l’attente du narrataire, bref, que l’on soit Philips ou Sony, si l’on abandonne son histoire en cours de chemin, on court à la catastrophe.

(c) Dunod, 2011

> Sortie en librairie le 7/9/11

Apple, storytelling de personnification, storytelling de scission…

Jeudi 25 août 2011

L’annonce de la démission de Steve Jobs, malade, ferme une page de l’histoire d’Apple. Ou en ouvre une autre ? Partant du fait que la plupart des histoires ont un héros, il peut être tentant de transformer le fondateur de l’entreprise en protagoniste. Mais ce «storytelling de personnification» présente aussi de vrais risques qui en limitent l’efficacité. Un concept auquel je consacre en partie un chapitre dans un livre qui sort le 7 septembre – «Storytelling – réenchantez votre communication» – et dont est issu l’article ci-dessous.

«Être une personne, c’est avoir une histoire à raconter (Karen Blixen). Il semble logique de plaquer le mythe du fondateur sur celui de sa société. Cela apparaît même d’autant plus naturel quand les deux ont le même nom : pensez à  Alain Afflelou… Dans le cas de produits à forte dimension créative, c’est également presque une évidence. En 2011, lorsque LVMH a dû se séparer de son directeur artistique vedette John Galliano, un sondage a indiqué qu’une majorité de Français croyaient toujours que Christian Dior était le styliste de la maison qui porte son nom alors qu’il est mort en 1957 !

Quand Alexandre le Grand est mort, l’empire qu’il avait bâti, l’un des plus grands de toute l’histoire, ne lui a pas survécu plus de quelques mois car, bâti de bric et de broc et prétendant unifier des peuples par trop divers, il ne tenait que par la personnalité exceptionnelle de son fondateur. Un storytelling très personnifié satisfait l’ego de son patron mais rarement les intérêts de son entreprise sur le long terme.

Quels que soient les avantages à faire dépendre un storytelling d’entreprise de son fondateur de cette dernière, ils sont à mettre en balance avec les risques encourus à confondre les deux histoires. Les entreprises bien gérées sont appelées à durer plus que les hommes.

Le patron emblématique : plus dure sera la chute

(…) Paradoxalement, la mort – souvent inattendue – du PDG emblématique est a priori plus facile à gérer que son départ (renvoi ou retraite) car elle peut créer un «choc salutaire», les forces vives de l’entreprise comprenant la nécessité impérieuse de s’engager dans une nouvelle histoire. Et revanche, quand un PDG est démis de ses fonctions – ou même quand il part à la retraite – la séparation entre son histoire et celle de son entreprise est souvent difficile. (…) Du point de vue storytelling, quand une société met à la porte celui qui savait raconter les histoires, elle n’a plus rien à dire sur la sienne à ses clients et à ses collaborateurs alors même que la vision de son PDG n’a pu être accomplie jusqu’à son terme.

Quel que soit le charisme du patron, le storytelling de personnification présente donc encore bien plus de risques que celui centré sur le fondateur. Un dirigeant ne pourra jamais «incarner» l’entreprise avec la même légitimité que celui qui l’a créée. D’ailleurs, elle ne portera jamais son nom et un jour, l’histoire devra continuer sans lui.

(c) Dunod

> Sortie en librairie le 7/9/11

———-

Dans mon livre, je défends l’idée du «storytelling de scission» qui permet de séparer les histoires du fondateur et de l’entreprise, pour le plus grand bien de cette dernière. Comme, notamment, Bill Gates a su le faire avec Microsoft. «Si les histoires du fondateur ou du patron emblématique ont été à un moment plaquées sur celle de l’entreprise, il faut, pour le bien de cette dernière, travailler à leur séparation, et ce, le plus en amont possible. Dans le meilleur des mondes, c’est au fondateur lui-même de réaliser cette scission quand elle n’est plus utile et avant qu’elle ne devienne préjudiciable. On n’est jamais si bien servi que par soi-même».

Raconter son histoire sur le point de vente, la base du storytelling

Mardi 23 août 2011

La visite des chais de Porto (où je suis passé pendant mes vacances) est intéressante. On y parle pédagogie et terroir jusqu’à plus soif (!). Mais l’histoire de la marque est globalement zappée. Du coup, pourquoi préférer la caravelle ou l’homme à la cape noire ou un autre logo s’ils ne nous racontent rien ? Les marques d’alcool font souvent appel au storytelling dans leurs pub, pourquoi si peu dans la visite de leurs caves ? Un concept auquel je consacre en partie un chapitre dans un livre qui sort le 7 septembre – «Storytelling – réenchantez votre communication» – et dont est issu l’article ci-dessous.

Dans les parcs d’attractions, les produits dérivés peuvent atteindre un chiffre de ventes au mètre carré supérieur à celui des grands magasins parisiens ! Précisément parce qu’ils parviennent à nous faire oublier qu’ils sont des lieux de vente pour devenir des vecteurs d’histoires.

Wagner considérait l’opéra comme un «art total» où musique, mise en scène mais aussi le bâtiment – dans son cas, un théâtre construit spécialement pour lui à Bayreuth par Louis II de Bavière – participaient de l’expérience narrative. Les boutiques – mais on pourrait y ajouter le siège social d’une entreprise, voire les entrepôts par lesquels transitent ses parties prenantes – doivent être considérés comme des «showrooms» délivrant une part non négligeable de son storytelling.

Il y a thé et thé

Mariage Frères est une «maison fondée en 1854». En fait, jusqu’en 1984, c’était surtout un grossiste en thé fournissant en marque blanche épiceries fines et hôtels et donc inconnu du grand public. Convaincus par son potentiel, deux associés rachetèrent la marque, se plongèrent dans ses archives et ouvrirent une boutique dans le Marais et la décorèrent de meubles et d’étagères chinés ici et là. La paroi vitrée qui donnait sur le bureau de Henri Mariage, en 1920, a même été récupérée pour former la caisse du magasin de la rue du Bourg-Tibourg.  Les vendeurs, presque tous des hommes, ce qui est assez rare dans la vente, sont incollables sur la provenance des thés, présentés et décrits comme de grands crus, alignés sur des comptoirs à l’ancienne.

Tout aussi compétentes sont les vendeuses – cette fois ce sont essentiellement des femmes – de la chaîne du Palais des Thés. Mais l’histoire qu’elles racontent, en partant du même produit, le thé de qualité, n’est pas la même. Les codes sont ceux, acidulés, de la mode, plus actuels, plus tendance. Le lieu nous parle de cette boisson, bonne pour la santé façon détox, et «booster» de bonne humeur. On est loin des vendeurs vêtus de lin, un peu snobs et semblant tout droit sortis du temps des colonies qui illustrent cet «art du thé à la française» chez Mariage. Et il existe aussi une autre chaîne de magasins-salons de thé, Cha Yuan, qui se spécialise dans le cérémonial à la chinoise ! Il ne s’agit pas ici de trancher entre les différents modèles mais de constater que, plus que le produit, c’est ici le lieu qui raconte principalement l’histoire et qui fait qu’on adhère à l’un ou à l’autre en fonction de nos préférences.

Thé ou café ?

À l’heure actuelle, les lieux de vente utilisent le storytelling principalement pour renforcer l’authenticité de leurs produits par un côté historiciste ou pour une montée en gamme. Les boulangeries Paul, peut-être pour faire mieux oublier que la plupart d’entre elles sont installées dans des centres commerciaux, recréent la boulangerie originale – et mythique – de la famille Holder. Nespresso ou La Pâtisserie des Rêves de Philippe Conticini à Paris utilisent quant à eux tous les codes du luxe. Les cafés et les gâteaux (sous cloches !) y sont présentés tels des créations joaillières qui ne dépareraient pas place Vendôme ! Dans le cas des capsules, cela contribue notamment à justifier des prix supérieurs de 25% aux modèles compatibles disponibles en grande distribution.

Sur le lieu de vente, tout donc, de la décoration aux costumes portés par les collaborateurs, participe de l’histoire. Mais surtout l’interaction entre ces derniers et les clients permet de revenir aux bases du récit : une narration sur laquelle interviennent narrateurs et narrataires… pour peu que les vendeurs aient la possibilité réelle de faire «remonter» les histoires collectées en boutiques auprès du management.

(c) Dunod 2011

> Sortie en librairie le 7/9/11

Société Générale et le risque des prophéties auto-réalisatrices

Jeudi 11 août 2011

Les krachs boursiers sont plus souvent nés de rumeurs mal contrôlés, donc de prophéties auto-réalisatrices, que de causes réelles et sérieuses. On ne doit jamais écarter une rumeur du revers de la main...

Le PDG de la Société Générale est (à raison) très vite monté au créneau pour répondre aux rumeurs d’insolvabilité de sa banque. En matière financière comme en d’autres, la confiance, ou son absence, sont primordiaux. Et les Cassandre ont tendance à délivrer des prophéties d’autant plus auto-réalisatrices que nous avons envie de croire au pire. Comment montrer qu’on prend une rumeur au sérieux sans entraîner la panique pour autant : un concept auquel je consacre un passage dans un livre qui sort à la rentrée – «Storytelling – réenchantez votre communication» – et dont est issu l’article ci-dessous.

Au moment où la crise des subprimes a déstabilisé certaines institutions financières en 2008-2009, un grand réseau bancaire français a pris au sérieux les rumeurs concernant sa possible insolvabilité. Des clients avaient commencé à en parler à leurs conseillers mais ces derniers avaient balayé cette idée d’un revers de la main : «Mais non, voyons, il n’y a aucun risque». Peine perdue, les arguments les plus raisonnés ne sont pas ceux qui rassurent réellement ceux qui alimentent les rumeurs en croyant fermement que : «Il n’y a pas de fumée sans feu». Tous les matins, la direction de la communication interne adresse par mail une newsletter aux directeurs d’agence afin de les informer et de leur donner si besoin est des conseils à transmettre à leurs équipes. Malgré plusieurs articles leur demandant de prendre ces rumeurs aux sérieux, elle a constaté que plus de la moitié des responsables concernés n’avaient pas ouvert les pièces jointes. La banque a alors choisi de faire appel à un spécialiste en storytelling pour mieux faire passer son message. Le jour suivant, la com interne a envoyé aux équipes les mail suivant, au sujet volontairement sybillin : «Qu’est-ce qu’une prophétie auto-réalisatrice ?». Et dans le corps du message : «Réponse dans une heure». Une heure après ce «teaser», le deuxième mail est arrivé :

———-

Sujet : Prophétie auto-réalisatrice

Une rumeur infondée d’insolvabilité fait paniquer les clients qui, du coup, retirent vraiment leur argent… et la banque fait faillite.

À suivre dans une heure

———-

La newsletter, contenant des recommandations «d’écoute positive» des clients – afin de leur montrer que leurs inquiétudes étaient prises au sérieux – ainsi que des «éléments de langage» a été envoyée une heure plus tard, comme prévu, et a été ouverte par… 100% des destinataires !

Dans le cas évoqué ici, la clé du succès a consisté à piquer la curiosité du public-cible et à lui raconter une historiette aussi courte que générique – aucun nom, aucune date, aucun détail ne sont donnés – pour viser à l’efficacité maximale. Mais c’est cette brièveté même qui lui a donné envie d’en savoir plus et l’a rendu réceptif au véritable argumentaire qui a a suivi.

(c) Dunod, 2011

> Sortie en librairie le 7/9/11

Photoshop Disasters : ces histoires auxquelles on veut croire malgré tout

Vendredi 29 juillet 2011

> Les cosmétiques sont le secteur qui aurait le plus besoin d’apprendre à bien doser la suspension de l’incrédulité. Rares sont les marques qui, à l’instar d’un Dove mettant en avant les formes des «vraies» femmes, ne franchissent pas la ligne jaune. Est-ce réaliste de présenter ainsi Julia Roberts (ou Christy Turlington) quand sa beauté, pourtant réelle, est en grande partie photoshoppée ? Dans le genre, on peut préférer une septuagénaire assumée et pourtant toujours sublime, Jane Fonda pour le même groupe.

Au-delà du «Photoshop Disaster», l’interdiction d’une campagne L’Oréal par l’autorité de régulation de la publicité britannique pour cause de trop de retouches pose avant tout la question de savoir pourquoi le mensonge assumé du fabricant que cosmétiques est moins important que l’envie que nous avons d’adhérer à ce mensonge. Comme l’a écrit Seth Godin : «Tous les marketeurs sont des menteurs – Tant mieux car les consommateurs adore qu’on leur raconte des histoires». En narratologie, on parle de «suspension consentie de l’incrédulité». Un concept auquel je consacre en partie un chapitre dans un livre qui sort à la rentrée – «Storytelling – réenchantez votre communication» – et dont est issu l’article ci-dessous.

«Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?» Cette question est à la base d’un remarquable ouvrage de Paul Veyne, intrigué par la supposée «schizophrénie» du peuple qui invente la philosophie et qui continue dans le même temps à pratiquer de folles superstitions. Pour le grand historien, il n’y a pas d’incompatibilité : certains phénomènes comme les catastrophes naturelles échappaient à l’entendement des hommes de l’Antiquité. C’est pourquoi, bien que rationnels, ou peut-être justement parce qu’ils étaient rationnels, ils se servaient de l’explication divine comme d’un modèle intellectuel pratique pour expliquer, fût-ce de manière imparfaite, ce que leur science ne pouvait pas encore concevoir. (…)

C’est là un des grands secrets du storytelling : vrai ou faux, il ne fonctionne que parce que le narrataire veut bien y croire. Au moins en partie. Comme ce moment dans un cartoon où nous acceptons que le Coyote à la poursuite de Bip-Bip puisse marcher dans le vide sans tomber de la falaise… tant qu’il n’a pas conscience de ce vide ! Rien de scientifique là-dedans, juste un gag qui marche avec notre complicité active. De la même façon, nous admettons qu’après sa chute dans la neige, Dingo devienne bleu de froid. Ce qui est une convention acceptée par tous était pourtant une innovation pour les spectateurs de cinéma en 1935 ! Encore aujourd’hui, un individu qui verrait un tel dessin animé pour la première fois (et n’aurait pas non plus lu de BD) n’en saisirait pas le sens.

Un clin d’oeil entre narrateur et narrataire

C’est la notion de «suspension (parfois qualifiée de «consentie») de l’incrédulité» que l’on doit à l’écrivain anglais Coleridge qui justifiait ainsi l’aspect surnaturel de ses poèmes lyriques. Dans les universités américaines, on enseigne cette «suspended disbelief» aux futurs écrivains et scénaristes. Le succès des contes comme celui des films de science-fiction, mais aussi des films dits réalistes comme des pièces de théâtre avec des comédiens à la diction pourtant très artificielle, ne repose donc pas sur la réalité mais sur la vraisemblance dans «les limites de l’univers créé».

L’équilibre est toujours délicat et repose sur la crédibilité que nous voulons bien lui accorder. Mais si l’on accepte ces conventions un peu artificielles, alors elles renforcent la complicité entre narrateur et narrataire, comme un clin d’oeil adressé de l’un à l’autre. (…)

(c) Dunod, 2011

> Pour lancer sa campagne en l’an 2000, Canderel a fait appel au crayon affûté de Kiraz. Aucune femme ronde ne se ferait d’illusion à ce point : jamais elle ne pourra devenir aussi filiforme que les célèbres «Parisiennes» de l’ancien dessinateur de Jours de France et de Playboy. Mais elle a le droit d’y croire... un peu. Canderel sait d’ailleurs ne pas pousser le bouchon trop loin dans la suspension de l’incrédulité : avec un vrai top model, la ficelle serait trop grossière. En utilisant ces élégantes illustrations et en les accompagnant de légendes vachardes et décalées, la marque fait preuve d’humour complice.

———-

Pari pascalien

À défaut de savoir en toute certitude si Dieu existe, Blaise Pascal faisait le pari qu’on a plus à gagner à faire le choix de la transcendance. Cette notion, nécessaire au storytelling et détaillée dans mon livre, fera l’objet d’un prochain article.

> Sortie en librairie le 7/9/11

Storytelling et politique : la théorie des deux corps

Lundi 25 juillet 2011

"Le Roi te touche, Dieu te guérit" : Henri IV touche les écrouelles (gravure de Pierre Firens)

Dans un récent point du vue au Monde – «DSK, les Grecs et les ‘deux corps du roi’» -, l’écrivaine Brusson revenait sur cette théorie de la séparation de l’homme et de la fonction. Une théorie à laquelle je consacre en partie un chapitre dans un livre qui sort à la rentrée – «Storytelling – réenchantez votre communication» – et dont est issu l’article ci-dessous.

LE STORYTELLING EN POLITIQUE, UN FAUX PROBLÈME

À en croire une certaine presse d’opinion, le terme storytelling renverrait exclusivement à la critique exprimée dans un livre de Christian Salmon grand pourfendeur de la «machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits». Son postulat est que la narration appliquée au champ de l’entreprise crée par définition une «économie fiction» et la plaquer sur la politique serait forcément œuvrer pour «l’empire de la propagande». Sous sa plume, on constate vite que le storytelling est synonyme de «mensonge de droite» puisque concernant uniquement George W. Bush, Tony Blair et Nicolas Sarkozy. Au passage, on objectera que si la manipulation des «spin doctors» était si efficace, les hommes politiques pré-cités ne se seraient pas retrouvés ultérieurement plongés dans des abîmes d’impopularité… Il ne faudrait pas dire ce que tout le monde sait aujourd’hui : «les hommes politiques sont des marques comme les autres» (pour reprendre le titre d’un essai de Marcel Botton). Le plus mauvais storyteller est bien celui qui écarte cet argument parce que cela dessert sa démonstration.

En fait, la mise en récit de la politique n’a rien de récent. On a longtemps cru que Ramsès II avait été un conquérant exceptionnel alors qu’il faisait graver des monuments à sa gloire même quand il avait perdu la bataille ! Et les peuples qu’il affrontait ayant disparu de la mémoire collective, on n’a retenu que le versant lumineux de la pyramide de sa gloire. «Ils ne savaient pas parler à l’imagination des peuples» : tel est le jugement définitif qu’on prête aussi à Napoléon sur les Bourbons. L’Empereur expliquait ainsi pourquoi le «nouvel» Ancien Régime s’était écroulé si vite lors de son retour des Cent Jours. Le même, en exil à Saint-Hélène, dirait plus tard de sa propre épopée : «Quel roman que ma vie!».

L’historien Ernst Kantorowicz a par ailleurs montré que les rois (de France et d’Angleterre mais cela vaut pour tous les souverains) avaient deux corps, l’un profane donc mortel, l’autre sacré donc immortel et qu’on pourrait qualifier de «narratif». C’est ce second qui passait d’un roi au suivant et permettait de ne pas interrompre l’histoire. D’où la fameuse exclamation : «Le roi est mort, vive le roi !». Les Chinois parlent quant à eux du «mandat du ciel» concernant les empereurs. Lorsqu’une dynastie n’était plus jugée digne de diriger le pays, les dieux en confiaient simplement le mandat à une autre mais la continuité était préservée dans son déroulé harmonieux.

Selon Marc Bloch, c’est aussi ce second corps narratif qui faisait du roi un thaumaturge, supposé guérir les écrouelles. Une fois l’an, le souverain touchait les tuberculeux. Quand la fiction de la monarchie de droit divin s’est peu à peu dissipée, et pour maintenir quand même la «suspension de l’incrédulité dans les limites de l’univers créé» (cf. fin article), on est passé du «Le Roi te touche, Dieu te guérit» sous l’Ancien Régime au «Le Roi te touche, Dieu te guérisse» sous la Restauration. Et à Versailles, mise en scène et en abîme de son règne, Louis XIV illustrait à sa façon ce double corps en dormant dans une petite chambre chauffée (corps profane) et en regagnant à l’aube sa grande chambre glaciale et son lit de parade (corps sacré) où la cérémonie du lever se déroulait quelques instants plus tard.

> La France reste un pays profondément monarchiste sous le vernis impérial ou même républicain. "Bonaparte visitant les pestiférés de Jaffa" de Gros montre bien la nécessité pour le "chef" d'accomplir des miracles. Lors d'une émission de télé pendant la campagne présidentielle de 2007, le geste de Ségolène Royal invitant un paralytique à se lever de son fauteuil fut interprété par certains comme une nouvelle forme de toucher des écrouelles !

Ce qui caractérise le storytelling en politique n’est donc pas sa nature mais son utilisation. Sa raison d’être est l’efficacité, non l’idéologie. Comme toutes les techniques, il est agnostique. Il est ce qu’on en fait.

(c) Dunod, 2011

———-

Suspension consentie de l’incrédulité

Le narrataire peut faire le choix de croire à une histoire même peu crédible s’il y trouve son compte, s’il y gagne une image flatteuse de lui-même. Ressort couramment utilisé par les marques de  cosmétiques ou de parfums. Cette notion, nécessaire au storytelling et détaillée dans mon livre, fera l’objet d’un prochain article.

> Sortie en librairie le 7/9/11