Analyse | le blog du storytelling - Part 2

Archive pour la catégorie ‘analyse’

L’iPad 2/2 : l’iPad ne sera pas le iMessie de la presse écrite

Mercredi 9 juin 2010

La presse écrite attendait la tablette d’Apple comme jadis Moïse celles de la Loi. Elle y voit  en effet un début de solution à sa crise en réintroduisant le principe des abonnements payants. À nouveau format, nouvelle tarification. Ce sera un peu plus compliqué que cela ne serait-ce que parce la navigation web (gratuite) est si fluide sur l’iPad qu’il faudra de sérieux arguments pour nous convaincre de payer pour le format sur appli.

Le Monde a ouvert le bal avec… une appli repoussoir ! Le simple téléchargement de l’appli est payant (0,79€), comme si dans un journal, on vous faisait payer pour accéder à la page des abonnements… La déception est d’autant plus grande quand on réalise que le quotidien est ensuite accessible comme un simple fichier PDF. Même son format déborde les limites de l’écran ! À déconseiller totalement. Libération procède plus intelligemment avec une appli gratuite (c’est bien le moins) et la consultation des journaux «offerte» (et non «gratuite», la différence fait sens) pendant plusieurs semaines grâce à un partenariat avec Diesel. Rares cependant sont les sites à avoir réinventé pour l’occasion leur navigation, à l’instar du magazine américain Wired et, plus modestement Paris Match ou Géo en France.

Mais toutes pèchent en matière de web 2.0: où est l’interactivité, la possibilité de commenter un article, de ne s’abonner qu’à la section du magazine qui nous intéresse etc. ? Comme si les éditeurs de presse ne rêvaient secrètement que de revenir au bon vieux temps d’avant Internet quand les lecteurs savaient rester à leur place, bien passifs…

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L’iPad 1/2 : l’empire du désir

Mardi 8 juin 2010

Amazon, entreprise emblématique du e-commerce, vient de se résoudre à vendre son e-reader dans des bons vieux magasins du monde réel ! En effet, les ventes du Kindle se sont effondrées récemment. En cause, le succès de l’iPad d’Apple qui s’est déjà écoulé à plus de 2 millions d’exemplaires en deux mois, dont sans doute 25 à 30.000 exemplaires en France la première semaine.

Steve Ballmer, le PDG de Microsoft, a bien tenté la dérision avec son kolossal humour habituel en affirmant que «l’iPad n’est qu’un PC à la mode», il n’en montre pas moins l’affolement qui a saisi la concurrence.

Les mêmes analystes qui expliquaient qu’on n’avait pas besoin de l’iPod (en 2001) ni de l’iPhone (2007), affirment aujourd’hui que l’iPad ne répond pas à un besoin. Ils ont tort précisément parce qu’ils ont raison : les innovations sont dictées par la loi de l’offre et non de la demande. Elles constituent toujours une rupture qui ne peut être perçue initialement par ceux qui vont en bénéficier : «Si j’avais demandé aux gens ce qu’ils voulaient, ils m’auraient réclamé un meilleur cheval» avait coutume de dire Henry Ford, l’inventeur de l’automobile en tant qu’industrie.

C’est d’ailleurs l’une des raisons qui explique la réticence d’Apple à laisser n’importe quel distributeur proposer ses produits. Les vendeurs de la Fnac ou de Darty ont tous dû suivre une formation – sanctionnée par un diplôme ! – avant de se voir accorder le fameux sésame. La marque à la pomme sait bien qu’il lui faut «évangéliser» le grand public, que les clients touchent et manipulent l’objet magique avant de l’acheter, qu’ils conversent avec un spécialiste qui leur en «révèlent» les secrets. On est dans le domaine des émotions, du désir. Autrement dit du storytelling.

C’est pourquoi les concurrents d’Apple se trompent en voulant simplement proposer des alternatives moins chères. On n’achète pas un «me-too» juste parce qu’il est meilleur marché alors que qu’on aime l’original d’amour ! Face à Apple-Aphrodite, les autres tablettes semblent un peu popotes, façon déesse ménagère Athéna. Si elles veulent réussir, les entreprises technologiques doivent plus travailler sur leur désirabilité et donc sur leurs cibles et pas seulement sur leurs fonctionnalités et leur prix. Et donc se demander quelle histoire elles vont raconter…

Quand McDonald’s passe du côté rose de la force

Lundi 7 juin 2010

On célébrait récemment, comme chaque 17 mai, la Journée de lutte contre l’homophobie (et non pas, comme on le lit parfois dans la presse ou dit à la télé, «la journée de l’homophobie»: la différence est de taille !). Et cette cause a reçu le soutien sans doute imprévu mais bienvenu d’un annonceur improbable en France, McDonald’s !

Un spot télé diffusé a fait grand bruit et même les médias américains s’en sont emparés. Sur FoxNews, on a même comparé l’attitude supposée gay-friendly de la firme de Ronald à la sympathie que nous, Français, aurions pour Al Qaida ! Passons sur l’excès des propos qui discrédite leur auteur.

En vérité, il s’agit d’un spot télé parmi d’autres de la campagne appréciée de tous : «Venez comme vous êtes». Les nouvelles pubs mettent en vedette des seniors connectés et une petite fille qui n’a pas la langue dans sa poche. Mais bien sûr, celle qu’on retient représente un lycéen attablé au McDo et qui parle tendrement au téléphone. Quand son père le rejoint à table et discute de sa photo de classe avec seulement des garçons, on devine que le jeune homme parlait à son petit ami. Peut-être ce déjeuner sera-t-il l’occasion de commencer un dialogue entre le père et le fils…

Le temps de Benetton, donneur de leçons, est fini. Qui a encore envie de croire une entreprise qui a fait de la provocation son fond de commerce… alors que ce fond de commerce restait pendant ce même temps la vente de fringues ? La pub de McDonald’s est pudique, elle n’a rien de militant. Et c’est en cela sans doute aussi qu’elle est réussie. Parce que ce «venez comme vous êtes» sonne juste. Et après plusieurs années de campagne où on avait déjà vu Dark Vador faire léviter son menu, on est heureux de savoir que le côté rose de la force peut succéder au côté obscur….

BP et la com de crise : une marée noire de gaffes…

Jeudi 3 juin 2010

> Le PDG de BP, perdu dans ses pensées. Peut-être se demande-t-il quelle perle il va encore sortir...

Dans un premier temps, les médias ont plutôt loué la bonne volonté de BP d’assumer ses responsabilités dans la marée noire du Golfe du Mexique : «nous paierons» indiquaient ses dirigeants.

Mais des doutes sur la stratégie de communicaiton de l’entreprise ont peu à peu fait surface. Pressions exercées sur les familles des pêcheurs (ils touchent un salaire pour nettoyer les plages… à condition de s’engager à abandonner toutes poursuites ultérieures) et gaffes à répétition de Tony Hayward, le PDG.

Un florilège est disponible ici. Quelques unes de ses perles… Lyrisme déplacé : «Nous ne pourrons l’emporter qu’en gagnant les coeurs et les esprits des populations locales». Égocentrisme : «qu’avons nous fait pour mériter cela ?» ou «depuis que le drame est arrivé, j’ai du mal à dormir». Enfin, cette terrible erreur d’appréciation :  «cette fuite est minuscule en proportion de l’immensité de l’océan».

Bien sûr, chez BP, il y a de vrais pros de la com. Sur Twitter, sur Facebook, dans les médias etc., Hayward est à chaque fois revenu sur ses propos pour s’excuser. Mais on bout d’un moment, ce n’est plus le syndrome Total, c’est le désastre France Télécom et ses célèbres lombardismesla mode des suicides» etc.)

Au moment où je mets en ligne ce post, BP annonce avoir «réussi à couper le conduit à l’origine de la fuite». Même si le pétrole cesse de se répandre (à vérifier), la crise n’est pas terminée. Les premiers calculs font apparaître un coût pour l’entreprise de 37 milliards de dollars, soit 3 années de cash-flow ! Du coup, les agences ont abaissé la notation du pétrolier qui risque d’avoir du mal à s’en relever.

Et le coût sur sa réputation sera tout aussi élevé. Ainsi, avec l’humour du désespoir, des petits malins ont proposé une extension Firefox qui remplace toute mention des lettres B et P accolées sur les sites que vous visitez par d’affreuses taches noires. Tant il est vrai que le nom du pétrolier est devenu insupportable.

Au bout du compte, comme Tony Hayward a dû le concéder : «Nous n’étions pas préparés pour gérer une telle crise». Il est à parier qu’il va devoir en payer personnellement le prix et qu’il ne restera pas en place très longtemps. Comme il l’a dit dans une de ses désormais célèbres gaffes : «Je voudrais revenir à ma vie d’avant». Ce ne sera jamais le cas, pas plus que pour les victimes de la pollution. La réalité est très prosaïque : aucune com ne pourra jamais compenser l’incompétence.

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> Maladroite sans doute mais honnête, la com de BP est tout le contraire de celle de Total dans des affaires similaires. Notre champion national n’assume jamais ses fautes… Dernier faux-pas en date : attaquer les salariés-actionnaires qui voulaient voter au conseil d’administration en toute indépendance. Christophe de Margerie, le PDG, considère que les représentants de ses collaborateurs ne peuvent pas ne pas voter exactement comme il leur dit de le faire. Il s’est donc adressé à la justice… et a été débouté. Le chemin vers le concept de parties prenantes sera encore long…

Carlos Ghosn : « Renault n’est plus une entreprise française »

Mercredi 2 juin 2010

Ce devait être une interview triomphale, celle de son grand come-back. Dans le Financial Times d’hier, Carlos Ghosn annonce une année 2010 record en termes de ventes d’autos : 70 millions d’unités. Mieux, le PDG de Renault-Nissan prévoit d’en écouler 7 millions à lui seul, soit 10% du marché, et annonce que son groupe deviendra ainsi le 3e constructeur mondial ! Et encore, c’est sans compter l’alliance avec Daimler ! De quoi reprendre la place de grand manitou de l’industrie automobile qui lui avait été ravie par Marchionne chez Fiat-Chrysler. À son apogée, Ghosn avait fait l’objet d’un manga à sa gloire pour avoir redressé Nissan…

Mais on retiendra surtout la fin de l’article du F. Interrogé sur le fait que Renault-Nissan vend de plus en plus de voitures low-cost Logan sur les marchés émergents, Carlos Ghosn affirme : «Renault n’est plus un constructeur français».

Étonnante déclaration de la part de celui qui, il n’y a pas si longtemps, tendait la sébille au gouvernement dans le cadre du plan de sauvegarde de l’industrie et prenait des engagements de non délocalisation. Ses propos concernant une entreprise qui est partie prenante de la psyché collective risquent aujourd’hui de soulever un tollé parmi les syndicats et la classe politique.

Et pourtant, on ne devrait guère en être surpris : Carlos Ghosn avait déjà passablement énervé le même gouvernement après une tentative avortée de putsch pour évincer l’État des instance décisionnelles de Renault à son profit et celui des actionnaires de Nissan… On pourra donc juger de la qualité de la communication de crise de Renault dans les heures qui viennent en fonction de l’ampleur que prendra ou non la sortie de route qui s’annonce….

> Manifestement, pour le "citoyen du monde" qu'est Ghosn, Renault ne peut plus être un champion national.

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Le faux-pas de Carlos Ghosn n’est pas sans rappeler celui de Jean-Marie Messier il y a 8 ans et qui fut la cause initiale de la chute de ce dernier. Le PDG de Vivendi assurait alors ses interlocuteurs hexagonaux qu’il serait le garant du respect de notre exception culturelle chez Universal… tout en se répandant dans la presse américaine pour dire que cette même «Franco-French exception is dead». À l’ère d’Internet, on ne peut plus dire tout et son contraire sans que cela vous revienne à la figure. À moins bien sûr que tout cela soit une stratégie décidée en amont…

La guerre des ondes

Mercredi 19 mai 2010

> La guerre des (m)ondes aura bien lieu. Dans un monde dévolu au principe de précaution absolue (que vient de nous rappeler l'affaire du volcan), un discours raisonné doit d'abord lui aussi passer par l'émotion...

Antennes-relais, wifi et leur dangers supposés. Une argumentation raisonnée de permettra pas de faire taire les nouveaux obscurantistes des ondes. Et si on mettait un peu d’émotion dans tout ça ?

Une étude sur les ondes auxquelles nous sommes exposés conclut une fois de plus à leur innocuité… mais peine à convaincre les opposants à l’installation d’antennes-relais. Il n’est de pire sourd que celui qui ne veut pas entendre…  Et s’il n’y avait que le téléphone : un de mes amis qui a effectué récemment une mission dans une agence de com (!) me dit qu’il n’y avait pas de wi-fi dans les locaux car le patron en a peur. Et des parents d’élèves ont obligé la mairie à «désinstaller» le wifi dans l’école primaire d’un village près de Nantes pour la même raison. Plutôt des enfants sans horizon intellectuel que traversés par des ondes !

Il y a un an, j’avais raconté (ici) l’émotion qui a saisi tout un quartier de Saint-Cloud dont les habitants vivant à proximité d’antennes relais Orange se disaient victimes de malaises. Les médias s’en étaient emparés jusqu’à ce qu’on découvre que les dites antennes n’avaient pas encore été activées et qu’il s’agissait donc au mieux d’un phénomène d’hystérie collective au pire d’affabulations pour avoir droit au fameux quart d’heure de célébrité ! Nos amis journalistes s’en sont aussitôt désintéressés. M6 a même annulé un sujet pour ne pas se mettre à dos ses téléspectateurs qu’on aurait pu prendre pour les nouveaux possédés de Loudun… À ce propos, qui dira le mal d’être vautré sur un canapé à quelques mètres du poste de télé et des ondes (de débilité) qu’il émet ?

On peut être consterné, on n’en est pas moins devant un vrai défi en matière de communication. Comment répondre ? Certainement pas par la raison on vient de le voir. N’en déplaise aux cartésiens de tout poil, multiplier les enquêtes sur le danger des ondes ne servira à rien car convaincre ceux qui ne veulent pas être convaincus relève de la  mission impossible : comme chacun sait, le mal est d’autant plus présent qu’il est invisible. Comme la cinquième colonne en temps de guerre… On est sur le terrain des émotions et c’est donc par les émotions qu’il faut répondre. Vous avez dit «storytelling» ?

> En attendant qu’on ait démontré la parfaite innocuité des ondes télé et radio, ne devrait-on pas démonter préventivement l’émetteur de la Tour Eiffel au nom du principe de précaution ? Les touristes n’iront qu’à aller ailleurs, la santé de nos enfants d’abord !

Faisons un peu de colligation en allant chercher ailleurs la réponse. Dans un récent dossier sur la contrefaçon, Libé donnait la parole à Catherine Viot, une chercheuse spécialiste des marques et qui rappelait l’inutilité des discours actuels pour endiguer le phénomène. «Les Français ne sont pas sensibles aux arguments sur les coûts sociaux ou les risques pour l’économie du pays ou de la marque», sans doute parce qu’en l’occurrence les consommateurs sont les complices objectifs de la contrefaçon. «Ce qui marche en France» ajoutait-elle, «c’est la dévalorisation sociale : porter du faux qui se remarque alimente les moqueries et peut conduire à l’exclusion». Il y aurait donc une sorte de «marketing de la honte» à mettre en place  qui réponde au «marketing de la peur» qu’agitent les anti-ondes ? Intéressante idée qui montre aussi que le storytelling ne joue pas nécessairement qu’avec des émotions positives… Bien sûr, il ne suffit pas de répondre à une peur irraisonnée par une ironie qui le serait tout autant. Au contraire, il faut se servir du cheval de Troie de l’émotion – même moqueuse – pour entrer dans la place et pouvoir ensuite re-asséner les arguments rationnels à des personnes acceptant désormais de les entendre.

En tout cas, si les opérateurs arrivaient une bonne fois pour toute à «ringardiser» leurs adversaires, les géants de l’agro-alimentaire pourront s’engouffrer dans la brèche et essayer d’être plus audibles à propos des bienfaits des OGM. Et là, je sens déjà les mauvaises ondes de tous les obscurantistes du web fondre sur moi !

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> En 1951, la petite ville de Pont-Saint-Esprit dans le Gard a vécu une nuit d’apocalypse. La folie s’est emparée de ses habitants qui ont vu la Vierge, se sont jetés des immeubles, se sont entre-tués etc. Peu importe que l’on sache parfaitement aujourd’hui que le boulanger avait utilisé une farine contenant de l’ergot de seigle (un puissant hallucinogène) et que les autres cas s’expliquent par un classique phénomène d’auto-suggestion. Les habitants et les médias ne se sont jamais accommodés de la réalité historique. Il faut lire le formidable ouvrage de Madeleine Ferrières, Histoire des peurs alimentaires, pour constater que de tels cas n’étaient pas rares jadis. Près de 60 ans après les événements de Pont-Saint-Esprit (le bien nommé), la webosphère s’enflamme pour une nouvelle piste tout aussi farfelue que les précédentes (possession, extra-terrestres, avertissement divin etc.) : et si la CIA avait répandu du LSD dans l’atmosphère ? Théorie du complot quand tu nous tiens…

Le storytelling du patronat français 1/2 : du patron-dieu au patron soumis à l’État

Lundi 17 mai 2010

Bon, certains live-twittent à n’en plus finir pendant les matchs de foot, moi je l’ai fait pendant la diffusion dimanche dernier de la première partie du docu de @France5tv : «Il était une fois les patrons». Je suis sans doute le seul mais tant pis, j’assume. Chacun ses perversions !

Cette première partie couvrait l’histoire du patronat de 1840 au choc pétrolier. Qu’est-ce qui a changé en 135 ans ? Au début était le patron seigneur en son fief. Une bien belle époque où l’on pouvait refuser les augmentations de salaire en disant : «Si on payait les ouvriers plus cher, il iraient boire».

À la fin du 19e siècle et au début du siècle passé, les premières avancées sociales entraînaient des réponses étrangement similaires à celles d’aujourd’hui : «Impossible de lutter contre la concurrence étrangère si on doit payer un salaire minimum. Plutôt partir à l’étranger« . Le 20e siècle sera donc celui de la lente ingérence de l’État dans l’entreprise pour rééquilibrer les rôles.

Plus que le Front Populaire, c’est après 1945 qu’on assiste à la mise sous surveillance des patrons par l’État qu’on appellera bientôt : «providence». Les ouvriers sont aussi des électeurs (ceci explique cela) mais il faut aussi punir un patronat qui s’est plutôt bien accommodé de Vichy d’après le docu (sans tous aller jusqu’à la collaboration active d’un Louis Renault). D’où les nationalisations et plus généralement, une meilleur partage des valeurs entre tenants du privé et du public.

En tout cas, «l’entreprise à visage humain» connaît ses premiers coups de boutoir en 1968 et s’effondre au moment du choc pétrolier. Une nouvelle race va prendre le pouvoir : les actionnaires.

> La seconde partie du docu leur sera consacrée. Diffusion dimanche 23 mai à 21h30.


Louis Vuitton, le monogramme désenchanté 2/2 : Les deux tabous qui vont tomber…

Lundi 17 mai 2010

> Suite du post : Louis Vuitton, I love LV no more ?

À terme, il faudra sans doute mieux tenir compte des comportements locaux et proposer des articles qui ne soient pas les mêmes à Paris et à Oulan-Bator. Plus généralement, l’avenir est à la personnalisation.

Il a certes toujours été possible de faire apposer ses initiales sur ses bagages ou, pour les plus riches, de faire concevoir des produits totalement uniques. Mais aujourd’hui, des bonbons My M&M’s aux baskets NikeID, les «fans» d’une marque globale veulent la consommer de manière… individualisée. Une forme de schizophrénie dont Vuitton semble avoir pris conscience : il met désormais en avant la personnalisation des articles jusque sur la page d’accueil de son site.

Cela suffira-t-il ? La marque pourra-t-elle éviter de se «pierrecardiniser», c’est-à-dire d’incarner une certaine idée du luxe et une idée certaine de la ringardise suivant la partie du monde où l’on se trouve ? Comment va réagir LVMH quand sa marque-phare ne lui permettra plus d’avoir des taux de croissance à deux chiffres ?

Mon avis est que deux tabous tomberont dans les mois ou les années à venir : Vuitton ouvrira des corners dans les aéroports et on peut prévoir aussi l’arrivée d’un jus vendu dans les parfumeries sélectives. Jusqu’à présent, le maroquinier s’y était toujours refusé mais après tout, les halls d’aéroports et les senteurs de rêve n’incarnent-ils pas à leur façon cet art du voyage – géographique ou intérieur – qui est la marque de fabrique, le storytelling, de Louis Vuitton depuis 1854 ?

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Louis Vuitton, une marque Zeus qui doit devenir une marque Poséidon

Louis Vuitton est la première marque française au classement mondial BrandZ 2010, à la 29e place. En termes de typologie narrative, c’est depuis toujours une entreprise de type Zeus (cf. Newsletter mai 2009), comme Coca-Cola ou Air France. Ces marques globales, voire globalisantes, abolissent le temps et forcent l’admiration mais elles pêchent aussi souvent par excès d’orgueil : «Jamais vous ne posséderez complètement une Patek Philippe. Vous en serez juste le gardien pour les générations futures» affirme ainsi un célèbre horloger. Peut-être le moment est-il venu pour le maroquinier de  considérer une autre typologie narrative, celle de Poséïdon ? Maîtres de l’espace plutôt que du temps, de telles marques savent s’adapter aux usages locaux sans mettre en péril leur aura globale. McDonald’s ou les parcs Disneyland sont partout les mêmes et partout différents. À bien y regarder, les nouveaux mythes sont écrits par les entreprises. Le tout est de ne pas se tromper de dieu !

Depuis près de 15 ans, Marc Jacobs a contribué à élargir l'univers de Louis Vuitton. Mais la magie Jacobs opère moins aujourd'hui...

Depuis près de 15 ans, Marc Jacobs a contribué à élargir l'univers de Louis Vuitton. Mais la magie Jacobs opère moins aujourd'hui...

Quand Tintin broie du noir…

Vendredi 14 mai 2010

On peut penser ce qu’on veut de la polémique sur «Tintin au Congo» qui est en ce moment devant la justice belge. Pour ma part, et bien qu’amateur depuis toujours de Tintin (j’ai déjà dit, notamment ici, toute l’admiration que je lui porte), je peux comprendre que certaines aventures, certaines vignettes en particulier, aient pu blesser des gens. Mais ce n’est pas la morale qui inspire ce post, c’est le désastre en matière de communication pour le petit reporter.

Quand on édite Molière, on l’accompagne de notes destinées à le rendre compréhensible aux lecteurs d’aujourd’hui (ne serait-ce que pour expliquer qu’ »amant » n’avait pas le même sens !). Quand Disney distribue ses cartoons réalisés pendant la guerre, un commentateur explique le contexte propagandiste de l’époque. Pourquoi Moulinsart SA refuse-t-il obstinément un avertissement en tête de Tintin au Congo pour expliquer la réalité d’alors du Congo belge quand les enfants de 2010 n’en ont aucune idée ? On dit l’éditeur Casterman favorable à ce compromis mais les héritiers d’Herge, sa veuve et le second mari de cette dernière, y seraient eux totalement opposés. Si l’interdiction du livre par la justice est peu probable en France ou en Belgique (et ce serait effectivement stupide d’en arriver là), elle est possible dans les pays anglo-saxons.

Déjà, aux États-Unis, en Angleterre, les album de Tintin au Congo sont de toute façon peu à peu retirés des rayons des bibliothèques, inaccessibles aux enfants et réservés à un public adulte et qui doit motiver sa demande de consultation («par intérêt historique») sous la pression d’associations afro-américaines. Fanny Rémy (la veuve) et Nick Rodwell (le «beau-père» de Tintin) n’en sont hélas pas à leur coup d’essai en matière de RP désastreuses (un florilège ici ou ). Encore une fois, il ne s’agit pas de juger le fond : Hergé fut-il raciste ? La question est trop complexe pour être traitée correctement dans ce post (en un mot mon opinion : il commença en effet raciste mais termina humaniste après un long cheminement de rédemption personnelle). Mais il s’agit ici de communication et d’efficacité :

Un film produit par Steven Spielberg et réalisé par Peter Jackson est en cours de réalisation. Les adversaires sont en train d’affûter leurs armes : racisme, anti-américanisme, anti-sémitisme : toute la vie d’Hergé va être passée au crible. La polémique est certaine, ce n’est qu’une question de temps. Et parce qu’elle va partir des États-Unis, elle connaîtra une ampleur sans précédent (de la même façon que le Vatican a pu garder sous le boisseau la pédophilie de ses prêtres jusqu’à ce que la crise éclate aux USA). Alors pourquoi attendre pour la riposte ?

Outre que la demande d’un avertissement avant certains albums est légitime, c’est aussi un bien petit prix à payer pour éviter la tempête qui gronde. Même si ce ne sera pas en soi suffisant. Hergé en aurait fait un album : «Tintin contre les héritiers».

Louis Vuitton, le monogramme désenchanté 1/2 : I love LV no more ?

Jeudi 13 mai 2010

La dernière campagne institutionnelle sur l'art du voyage me laisse un peu dubitatif. Il faut dire que j'ai du mal à m'imaginer avoir la même idée du bon goût qu'un Diego Maradona, notamment...

La dernière campagne institutionnelle sur l'art du voyage me laisse un peu dubitatif. Il faut dire que j'ai du mal à m'imaginer avoir la même idée du bon goût qu'un Diego Maradona, notamment...

Des amis jusqu’alors totalement dévoués à la marque m’ont mis la puce à l’oreille : «Vuitton se ringardise». On le lit aussi sur certains blogs de modeuses mais bien sûr pas une ligne dans la presse féminine, trop dépendante des investissements publicitaires du géant du luxe LVMH… Si l’on en croit l’adage cardinal des médias – «d’abord ils te lèchent, ensuite ils te lâchent, enfin ils te lynchent» – on est peut-être en train d’entrer dans le temps du «ensuite».

Depuis son rachat par Bernard Arnault en 1988, le parcours avait pourtant été sans faute. Sous la houlette d’Yves Carcelle, Louis Vuitton fait partie des surdoués en storytelling et je m’en suis souvent fait l’écho (par exemple ici et ). Juste retour des chose pour une marque qui a accompagné les explorateurs depuis sa fondation il y a plus de 150 ans par un petit savoyard «monté» à Paris. Après Jean Larivière et ses clichés exotiques d’une rare élégance qui illustraient cet «art français du voyage», la photographe Annie Leibovitz a su depuis plusieurs années mettre en scène les grands nomades contemporains que sont les diplomates ou les stars de cinéma et de la musique. Et l’entrée du layetier-malletier dans le monde de la mode à la fin des années 90 a été un coup de maître. Sous le dé du surdoué Marc Jacobs, des peintres et graffeurs ont été chargés de réinterpréter les symboles de la maison.

Mais, ironie du masstige (prestige pour les «masses», terme que récuse Vuitton), le succès a été tel qu’on trouve désormais le monogramme porté par tout le monde dans le métro et que la première question n’est plus désormais «vrai ou faux ?» – les efforts incessants de la griffe pour lutter contre la contrefaçon ont payé, au moins en partie – mais bien plutôt «comment se distinguer de ces jeunes des cités, tous plus ‘monogrammés‘  que moi ?», les mêmes qui ont rendu Lacoste importable pendant 20 ans…

Ce n’est pas le seul indice que la marque atteint là ses premières limites. Depuis longtemps, Vuitton apparaît très (trop ?) dépendant du Japon où son succès a été, il est vrai, phénoménal mais où il semble approcher désormais du point de saturation. Les arbres ne montent pas au ciel… LVMH en a fait sa tête de pont vers les marchés émergents, comme autant de relais de croissance. Mais la Chine ou la Russie ont une consommation du luxe encore très bling bling, à mille lieux de ce retour au luxe discret qui caractérise les marchés matures. La crise aidant, nous sommes plus en recherche de marques doudous qui rassurent que de marques statutaires qui agressent. Or, les produits sont les mêmes partout, tel le sac ci-dessous, véritable imitation d’un sac poubelle : à 1600 euros, il est quand même l’incarnation d’une vulgarité très nouveau riche !

> À suivre : Louis Vuitton, les deux tabous qui vont tomber.