Analyse | le blog du storytelling

Archive pour la catégorie ‘analyse’

Mark Zuckerberg, Cécile Duflot : quand l’habit fait le moine (et choque les grenouilles de bénitier)

Samedi 19 mai 2012

Il y a quelques jours, je consacrai un post au «hoodiegate», c’est-à-dire au supposé «scandale» de Mark Zuckerberg qui aurait «choqué» (que d’expressions entre guillemets tant tout cela est dérisoire) les financiers de Walt Street. Ces deux derniers jours, une autre polémique franco-française lui a succédé : Cécile Duflot en jean à l’Élysée, ce qui fait fulminer notamment Valérie Pécresse qui «assume d’être réac et (y voit) un manque de respect pour les institutions de la République».

Zucks et Duflot même combat ? Oui et non. Malgré les similitudes, le symbole n’est pas le même. Le patron de Facebook porte la tenue de sa génération et – de fait – elle présente encore un aspect transgressif (je mentionnais dans mon post l’assassinat raciste du jeune Trayvon Martin, abattu par un Latino parce qu’il postait une capuche). Elle est donc bien en partie destinée à choquer Wall Street. Mission accomplie.

LE JEAN, UN VETEMENT QUI A 150 ANS D’HISTOIRE

Il n’en va pas de même de la ministre de l’Égalité des territoires et du logement. Le jean ne présente plus l’aspect subversif qu’il avait encore à l’époque de James Dean ou de Marlon Brando (encore fallait-il alors lui adjoindre un t-shirt blanc !). Sauf à être âgé de plus de 70 ans (ou de s’appeler Valérie Pécresse), le jean droit, raisonnablement délavé, est désormais une pièce de vêtement aussi neutre et aussi classique d’un pantalon de costume ou qu’un tailleur. Il serait quand même stupéfiant qu’en 2012, la République se sente non respectée par un blue jeans en toile de Nîmes (denim).

Ceci dit, en France, il en faut peu pour choquer nos grenouilles de bénitier : un député en bleu de travail (pour rendre hommage à la classe ouvrière), un premier ministre en veste à col Mao (Jack Lang s’y était déjà frotté près de 30 ans plus tôt), une députée en pantalon (M. Alliot-Marie) etc. Personnellement, je m’interroge encore pour savoir si la République est moins respectée par une Cécile Duflot en jean ou par  Rachida Dati quand elle confondait les allées sablées de l’Élysée ou de Matignon avec le catwalk du dernier défilé Dior.

Pour finir sur Zucks, Le Figaro s’étrangle que le jeune PDG prodige préfère ressembler à ses clients plutôt qu’à ses financiers. C’est le contraire qui devrait aujourd’hui surpendre. Que ceux qui dirigent nos vies, dans la politique ou dans l’économie, nous ressemblent : qui s’en plaindra ?

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> Relire : Mark Zuckerberg ou le Petit Chaperon Gris.

La Marianne de Rennes ou le storytelling des seins républicains

Jeudi 17 mai 2012

(Photo de Damien Meyer pour l'AFP)

Dans une campagne qui aura singulièrement manqué d’images fortes, celle-ci, surnommée la «Marianne de Rennes», se sera donc imposée in extremis.

Comme l’explique Damien Meyer, le photographe de l’AFP : « Je me suis dit que je tenais une belle histoire« . Le cliché est vite devenu iconique, notamment à l’étranger, notamment dans les tabloïds : on soupçonne que le généreux décolleté de la jeune femme n’y est pas pour rien.

Photo reproduite en une du Bild Zeitung, le journal qui fait toujours dans la dentelle.

Et son auteur de conclure : « C’est une photo qui vit sa vie. Normalement, elle aurait dû durer trois heures« .

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Le + du blog du storytelling

Le fait que cette photo ait été largement diffusée à l’étranger montre la prégnance de Marianne en tant qu’icône républicaine, depuis le tableau de Delacroix, «La Liberté guidant le peuple», une image qui ornait même jadis les billets de 100 francs. Mais également que la liberté des seins est bien une image de la France !

L'argent, c'est la liberté (c'est bien connu)!

Storytelling de la fonction présidentielle : les deux corps de la fonction, son rôle de guérisseur de la nation

Mardi 15 mai 2012

La passation de pouvoir républicaine, une version nouvelle des formules séculaires "Le roi est mort, vive le roi !" et "Le roi te touche, dieu te guérit".

La passation des pouvoirs est certes la marque d’une république apaisée mais elle n’a en soi rien de nouveau : la continuité des dits pouvoirs est précisément l’un des fondements de notre civilisation. Une idée à laquelle j’ai consacré quelques pages dans mon livre «Storytelling – Réenchantez votre communication» dont sont adaptés les extraits ci-dessous.

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LE ROI EST MORT, VIVE LE ROI !

L’historien Ernst Kantorowicz a montré que les rois avaient deux corps, l’un profane donc mortel, l’autre sacré donc immortel et qu’on pourrait qualifier de «narratif». C’est ce second qui passait d’un roi au suivant et permettait de ne pas interrompre l’histoire. D’où la fameuse exclamation : «Le roi est mort, vive le roi !».

Au château de Versailles, véritable mise en scène de son règne, Louis XIV illustrait à sa façon ce double corps en dormant dans une petite chambre chauffée (corps profane) et en regagnant à l’aube sa grande chambre glaciale et son lit de parade (corps sacré) où la cérémonie du lever se déroulait quelques instants plus tard. Dans le pluriel de majesté qu’emploient toujours les souverains (notamment la reine d’Angleterre), il y a égalementi cette idée.

Les Chinois parlent quant à eux du «mandat du ciel» concernant les empereurs. Lorsqu’une dynastie n’était plus jugée digne de diriger le pays, les dieux en confiaient simplement le mandat à une autre mais la continuité était préservée dans son déroulé harmonieux.

LE ROI TE TOUCHE, DIEU TE GUÉRIT

Selon Marc Bloch, c’est aussi ce second corps narratif qui faisait du roi un thaumaturge, supposé guérir les écrouelles. Une fois l’an, le souverain touchait les tuberculeux. Quand la fiction de la monarchie de droit divin s’est peu à peu dissipée, et pour maintenir quand même la «suspension de l’incrédulité dans les limites de l’univers créé*», on est passé de l’injonction sous l’Ancien Régime - «Le Roi te touche, Dieu te guérit» –  au souhait sous la Restauration : «Le Roi te touche, Dieu te guérisse».

En tant qu’hyper-président, Nicolas Sarkozy a (ab?)usé de ce pouvoir thaumaturge, ravalant ses ministres au rang de simples collaborateurs et intervenant dans le moindre fait divers, le moindre plan social. Mais quand les miracles ont peiné à s’accomplir, l’injonction des débuts a laissé la place au souhait. Il est probable que le président normal qu’aspire à être François Hollande aura une approche bien différente de la toute puissance de sa fonction. Mais dans tous les cas, le corps narratif du rôle présidentiel sera une fois de plus préservé. Dans notre république apaisée, comme le diraient les Chinois, «le moment n’est pas encore venu pour les dieux de redistribuer le mandat du ciel».

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TYPOLOGIES DE STORYTELLING

En termes d’archétypes narratifs**, on peut aussi voir la notion des deux corps comme une typologie de type jeudi (Jupiter, exercice majestueux du pouvoir) et celle du pouvoir thaumaturge comme une typologie de type mercredi (Mercure, protection, guérison).

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LES LIENS DE L’ARTICLE

> Marc Bloch, Les Roi Thaumaturges.

> Sébastien Durand, Storytelling – Réenchantez votre communication.

> Ernst Kantorowicz, Les Deux Corps du Roi.

* Sur la notion de «suspension de l’incrédulité dans les limites de l’univers créé» cf. sur ce blog.

** Sur la notion de « typologies de storytelling« , cf. sur ce blog.

Mark Zuckerberg ou le storytelling du Petit Chaperon Gris

Lundi 14 mai 2012

Lors de sa rencontre avec les financiers de Wall Street en vue de l’introduction en bourse de Facebook, tout le monde s’est focalisé sur le sweat à capuche de Mark Zuckerberg. Pour beaucoup, c’est une faute car quand on vient solliciter les banquiers, on se doit de se comporter comme ils l’entendent («When in Rome, do as the Romans do»). On a même parlé de «hoodiegate» (hoodie = sweat à capuche) !

En réalité, Zuck a bien raison. D’abord, ce sont les banquiers qui se pressent à sa réunion, pas lui qui les sollicite (c’est en tout cas l’impression qu’il veut donner). Lui s’est permis de faire attendre les costumes gris pendant 20 minutes en faisant savoir qu’il s’était enfermé pour réfléchir… aux toilettes !

Ensuite, le symbole de la Silicon Valley cool qui en impose à la Rue de l’Argent triste, ça vaut de l’or (si j’ose dire). Et ça place le jeune patron au niveau d’un Steve Jobs… et de son pull à col roulé noir.

L’Amérique des djeuns à capuche

Enfin, et cette ironie aurait pu être soulignée par les médias américains, c’est aussi une forme d’hommage (involontaire sans doute, mais peu importe) à ce jeune Black à capuche, Trayvon Martin, assassiné à cause de son look de djeun’s… La nouvelle Amérique, c’est celle des ados à capuche, pas celle, moribonde, des banquiers malsains de Goldman Sachs.

En fait, ce hoodie, c’est un coup de maître en matière de com puisque pendant qu’on en parle, on ne se préoccupe pas des fondamentaux financiers de Facebook  (notamment du prix d’acquisition d’Instagram) ! Loin de moi, cependant l’idée de ne pas «liker» la valeur du réseau social ubiquiste. Comme on peut le lire dans le New York Times (qui n’en revient toujours pas que Zuck ait refusé de parler à ses journalistes, autre symbole d’un monde qui tombe), le petit prince du Web s’entoure depuis ses débuts de mentors qui l’aident à affiner sa vision et son mode de management : Steve Jobs (Apple), Bill Gates (Microsoft), Marc Andreessen (Netscape) ou Don Graham (Washington Post) ont formé ou forment encore son «brain trust» privé.

Il faut que les costumes trois pièces apprennent à aller au-delà du sweat à capuche pour voir le «tycoon in the making». Une blague qui court sur les réseaux sociaux assure que «sur Facebook on veut se montrer plus beau, sur Twitter on veut se montrer plus intelligent». Mark Zuckerberg maîtrise à la perfection tous les codes de la génération 2.0.

Comment les Chinois rebaptisent nos hommes politiques et nos marques…

Dimanche 13 mai 2012

En chinois, la traduction des noms occidentaux pose de nombreux problèmes… les mêmes que chez nous la traduction des noms chinois. Pensons par exemple à 毛泽东, jadis Mao Tsé-toung et aujourd’hui officiellement Mao Zedong. Au-delà de la question de la transcription en pinyin (caractères latins), il faut aussi parler du sens car les Chinois croient au «pouvoir cratyléen» des noms. Le pouvoir cratyléen (du «Cratyle» de Platon) c’est l’idée selon laquelle le nom et celui qui le porte ne font qu’un, que l’un influence l’autre. Par exemple, Marcel Proust n’achetait auprès de sa banque que des actions dont la dénomination le faisait rêver (il a fini ruiné !).

Sarkozy, de la traduction flatteuse à la transcription insultante

Pour les Chinois donc, quand Nicolas Sarkozy a accédé au pouvoir, il a fallu lui trouver une transcription et une signification à la hauteur du prestige de la fonction : (尼古拉)薩科齊, soit (nígǔlā) sàkēqí. On peut le traduire ainsi : «celui dont la science égale celle des dieux (bouddhiques)». Mais les jeunes Chinois sont comme les jeunes occidentaux : Internet et les SMS ont bouleversé leur orthographe. Et comme les ados du monde entier sont aussi irrévérencieux, quand les relations se sont tendues entre les deux pays (l’affaire du Dalaï Lama), une autre transcription s’est vite imposée : 傻可气, soit shǎkěqì c’est-à-dire «l’exaspérant idiot» !

Hollande, peu connu en Chine, hérite d’un nom mystérieux

Dès avant son élection, les Chinois – qui ne le connaissaient pas – ont dû choisir comment présenter François Hollande. Ils ont opté pour (弗朗索瓦)奥朗德 soit (fúlǎngsuõ) àolǎngdé, c’est-à-dire «vertu mystérieuse». L’avenir dira si cette graphie s’impose ou si les internautes lui en choisiront une autre moins flatteuse. À noter en tout cas que les Chinois ne pourront pas faire de jeux de mots sur les fromages hollandais : la Hollande (le pays) se dit 荷兰 hélán en mandarin.

Sur son blog, l’auteur de Candide en Chine s’est amusé à répertorier les traductions des autres candidats à l’élection présidentielle selon les médias de Pékin (Beijing). Ainsi, Le Pen était 勒庞 lè páng (tenir la bride), Mélenchon 梅朗雄 méi lǎng xióng (clair et puissant), Bayrou 白胡 bái hú (barbe blanche) et Joly 若 利 ruò lì (favorable).

Notons enfin que la traduction «favorable» des noms de marques est devenu un enjeu en Chine. Pas question de s’en tirer avec une simple approximation phonétique. Mieux vaut s’éloigner un peu de la prononciation originelle si on y gagne en sens. Un exemple connu, celui de Carrefour, rebaptisé 家乐福 : bonheur pour toute la famille. Quelques exemples connus : Apple 苹果 (pomme), Citroën 雪铁龙 (dragon de fer), Coca-Cola 可口可乐 (boisson délicieuse), Danone 达能 (énergie), Lacoste 鳄鱼 (crocodile), L’Oréal 欧莱雅 (élégance européenne), Peugeot 标志 (beau design) etc. Je vous livre à mon sens le plus poétique 依云 yīyùn : venue des nuages. Il s’agit de… l’eau d’Évian !

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Les liens de l’article

> Le pouvoir cratyléen des noms, cf. ce blog : http://lestorytelling.com/podcast/wp-content/uploads/2009/05/marcel-proust-et-lepouvoier-cratyleen-des-noms.pdf ainsi que mon livre, «Storytelling – Réenchantez votre communication» : http://lestorytelling.com/blog/2011/09/07/storytelling-reenchantez-votre-communication/

> Nom de Sarkozy : http://www.franceinter.fr/emission-passe-muraille-passe-muraille-25-08-2011

> Nom de Hollande : http://www.rue89.com/2012/05/12/francois-hollande-et-la-chine-de-la-menace-au-pragmatisme-232110

> Noms des autres candidats : http://handide.canalblog.com/archives/2012/04/03/23923515.html

> Noms de marques connues en chinois : http://www.chine-informations.com/guide/marques-connues-traduites-en-chinois_1819.html

Présidentielle 2012 : le lièvre et la tortue, Diane et Mars…

Mardi 8 mai 2012

Dans un portrait du gagnant de l’élection présidentielle le New York Times compare François Hollande à la tortue de la fable. Si les Américains ne connaissent pas notre La Fontaine national, ils sont plus familiarisés avec Ésope, le premier fabuliste… et le créateur de cette historiette.

Jusqu’au bout, il a pensé vaincre par un Blitzkrieg (guerre éclair). Ses amis expliquaient : «Il est distancé dans les sondages, mais attendez qu’il entre en campagne, l’autre est déjà usé par ces mois de meetings». «Sa campagne n’a pas encore décollé mais attendez le débat, il va pulvériser l’autre». «Il n’est pas sorti vainqueur du débat mais attendez le dernier sursaut, il va l’emporter. De justesse mais il va l’emporter». Ces incantations me font penser à la fable «Le lièvre et la tortue» de Jean de La Fontaine dont nous savons tous la sentence depuis l’école primaire : «Rien ne sert de courir ; il faut partir à point».

Mais cette fable a connu beaucoup d’autres auteurs. Chez Perrault, contemporain de La Fontaine, c’est la carte du tendre qui l’inspirait: «Pour gagner le coeur d’une Belle, Rien n’est tel que d’être assidu». Dans tous les cas, l’idée est plus ou moins la même et La Fontaine le dit aussi dans «Le laboureur et ses enfants» : «Travaillez, prenez de la peine, c’est le fonds qui manque le moins».

Dans mon livre sur le storytelling*, je consacre quelques pages à ces histoires éternelles mais dont le message doit constamment rester contemporain (notamment avec le mythe de Danaé, de l’Antiquité à Guerlain avec son parfum Idylle, en passant par Titien et Klimt). Pour en revenir à l’idée du Blitzkrieg, la guerre ne se gagne en un éclair que si elle a été minutieusement préparée en amont (je vous renvoie évidemment à Sun Tzu).

Laissons la meilleure morale de la fable du «Lièvre et la tortue» à son inventeur, Ésope, qui nous rappelle que le génie n’est rien sans travail : «Sans effort, les dons naturels ne suffisent pas toujours».

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Le + du blog du storytelling

> En termes de storytelling, nous pouvons également utiliser la grille de lecture des archétypes narratifs : Nicolas Sarkozy a suivi une typologie de type mardi (de Mars : conquérir et s’adapter avec agilité) et François Hollande une typologie de type lundi (de la  Lune – Diane – : vaincre les préjugés et être reconnu à sa juste valeur). La typologie de type mardi est typiquement utilisée pour accéder au pouvoir mais peut difficilement servir deux fois de suite. La typologie de type lundi est appropriée pour qui ne suscite pas le désir à la base (typologie de type vendredi) mais elle demande en effet qu’on creuse longtemps son sillon, sans dévier.

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* Storytelling – Réenchantez votre communication, Dunod, 2011

Le pain maudit, retour sur une paranoïa française (et désormais américaine)

Samedi 28 avril 2012

Un récent article de Libby Copeland sur Slate faisait état de la nouvelle paranoïa alimentaire des Américains pour le pain (et de plus en plus pour le gluten en général). L’occasion de revenir sur une autre peur, française celle-là, pour ce même pain, il y a 60 ans.

LE PAIN QUI REND FOU

C’est un événement aujourd’hui bien oublié mais qui défraya la chronique à l’époque : en 1951, les habitants de Pont-Saint-Esprit dans le Gard vécurent l’enfer, une véritable nuit d’apocalypse : victimes d’hallucinations – une femme se prenait pour une torche vivante, un homme se croyait poursuivi par une fleur cannibale etc. -, 300 personnes affluèrent en masse vers le petit hôpital de la ville. Plusieurs dizaines furent internées de force et cinq d’entre eux moururent quelques jours plus tard. Il y a trois ans, la webosphère s’est enflammée pour une nouvelle piste tout aussi farfelue que les précédentes (possession, extra-terrestres, avertissement divin etc.) : et si la CIA avait répandu du LSD dans l’atmosphère ? Théorie du complot quand tu nous tiens…

En réalité, il n’y a jamais eu de mystère : l’enquête a mis en cause le boulanger du village, coupable de s’être approvisionné au marché noir en farine peu chère parce qu’empoisonnée à l’ergot de seigle (un puissant hallucinogène). Les autres cas s’expliquent par un classique phénomène d’auto-suggestion.

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LA NOURRITURE FABRIQUÉE LOIN DE NOS YEUX GÉNÈRE TOUS LES FANTASMES

Il existe d’autres affaires contemporaines à celle de Pont-Saint-Esprit mais c’est cette dernière qui a marqué les esprits car elle touche au pain, l’aliment le plus emblématique de notre civilisation. Et c’est pourquoi la paranoïa américaine actuelle envers cet aliment renvoie à l’idée séculaire que ce qui nous nourrit est aussi ce qui nous tue.

En fait, n’en déplaise aux tenants de la pensée unique, nous n’avons jamais mangé une nourriture aussi variée et aussi sûre qu’aujourd’hui. Mais ce qui est vrai, comme l’historienne Madeleine Ferrières l’a noté, c’est que nous sommes passés d’une civilisation alimentaire zoophage (où l’on voyait tuer les bêtes, seule manière de s’assurer de la fraîcheur de la viande) à une autre, sarcophage : aujourd’hui, on demande au boucher de nous vendre une viande qui ne rappelle en rien l’animal vivant, une viande qui soit, si l’on ose dire, désincarnée.

En ne voyant plus «fabriquer» notre nourriture sous nos yeux, nous avons développé le fantasme qu’elle pouvait être dangereuse. D’où le retour en grâce récent de la cuisine à la maison (ou le succès des restaurants avec vue sur les cuisines) et le développement des machines pour faire soi-même… son pain !

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POUR ALLER PLUS LOIN

> Histoire des peurs alimentaires : du Moyen Âge à l’aube du XXe siècle de Madeleine Ferrières (Seuil). Un livre-source exceptionnel, un de mes ouvrages de référence.

> Le pain maudit : Retour sur la France des années oubliées 1945-1958 de Steven Kaplan (Fayard). L’historien américain spécialiste du pain revient sur les ressorts de l’affaire de Pont-Saint-Esprit en dressant plus largement le portrait de la France d’après-guerre.

De Tupac à Fernandel, quand les morts se relèvent…

Mercredi 18 avril 2012

La performance de Tupac au festival Coachella restera une date à marquer d’une pierre blanche dans le domaine de l’entertainment. Aux côtés de Dr Dre et de Snoop Dogg, le rappeur a en effet fait une apparition fantomatique, au premier sens du terme puisqu’il est mort en 1996.

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Les observateurs ont crié un peu vite à l’hologramme. En réalité, il s’agit d’une technologie bien plus ancienne, qui remonte au 19e siècle, et qu’on utilisait dans les fêtes foraines. On appelle cela Peppers’s Ghost. Les parcs Disney en font une grande consommation (par exemple dans Phantom Manor). Pour comprendre comment cela marche, regardez ci-dessous.

http://www.vimeo.com/11269396

Tupac étant américain, la news de cette «résurrection» a secoué la planète un peu comme celle de Jésus il y a 2000 ans. Mais elle n’est donc pas vraiment révolutionnaire. Au Japon, la même technologie est employée pour permettre à la chanteuse virtuelle Miku Hatsune se se produire sur scène avec orchestre live et vrais fans déchainés.

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La performance «augmentée» de Tupac, puisqu’il s’adressait au public de Coachella pose d’autres questions qui ne sont pas technologiques mais bien plutôt déontologiques. On peut désormais faire parler, dans tous les sens du terme là encore, les morts. Pour le meilleur (peut-être ?) avec la pub Dior avec Charlize Theron / Grace Kelly / Marilyn Monroe / Marlene Dietrich. Pour le pire (certainement) quand Fernandel revient d’entre les disparus pour dialoguer avec Michel Boujenah pour Puget

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Aux USA, Tupac. Au Japon, Miku Hatsune. Chez nous le fantôme de Fernandel. Pas sûr qu’on soit gagnants !

Le New York Times : « Mais où sont passés les lecteurs, ces inconnus ? »

Mardi 17 avril 2012

J’ai enfin vu (mon retard à le visionner est en soi une indication de mon peu de motivation à me pencher sur la disparition des dinosaures modernes) « À la Une du New York Times« , le docu d’Andrew Rossi. Étrange documentaire qui n’a pas l’air de choisir ni sa thèse ni son camp jusqu’à un moment très avancé.

Curieux personnage aussi que David Carr, cet ancien junkie devenu éditorialiste, imbu de sa personne et donneur de leçons (il faut le voir couper la parole à ses interlocuteurs au téléphone : « I am The New York Times« ) que le réalisateur semble avoir eu le projet de suivre avant de bifurquer sur le sujet plus large de la révolution numérique qu’affronte le grand quotidien.

Un « blogueur-type » jeté en pâture à la rédaction

On dit parfois que « cordonnier est le plus mal chaussé » et on pourrait naïvement croire que la presse écrite, occupée qu’elle était à nous éclairer le monde (typologie storytelling de type dimanche), avait manqué de prescience la concernant. Mais non, on découvre ici que la rédaction connaît le monde 2.0 depuis longtemps, c’est juste qu’elle refuse ce monde, qu’elle le toise de toute sa hauteur et de sa morgue. « Depuis le temps qu’on annonce la mort de la presse, dans un siècle, nous en reparlerons« . Et de s’inquiéter que son contenu soit pillé par des internautes alors que la question que pose le blogueur engagé au sein du journal pour servir de cobaye (« pour comprendre les jeunes« ) et qui est regardé comme une bête curieuse, est : « quelle sera la valeur de l »information dans le monde qui vient ?« .

Le pire c’est que The Old Lady, comme on l’appelle, se retranche derrière sa rigueur journalistique (« vérifier ses infos, l’éthique, tout ça coûte cher« ) pour se croire invulnérable alors que, comme le montre le docu, deux des pires scandales des médias de ces dernières années (avec depuis, ceux de la presse britannique de Murdoch) sont issus des rangs du NYT : un journaliste qui faisait de faux articles sur l’Afghanistan et une autre qui a inventé de toutes pièces le danger irakien justifiant l’intervention américaine.

Tant d’arrogance choque constamment pendant le film. Mais rien autant que cet inconnu dont tout le monde parle mais que personne de la rédaction n’a semble-t-il jamais rencontré : le lecteur.

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P.S. Un moment amusant quand la chef de rubrique nécro, qui vient de se faire virer, rappelle le test d’embauche qu’on lui avait fait faire à son entrée au NYT : écrire sa propre notice nécrologique. Un bon exercice à faire pour nombre d’entre nous (qu’aimerions-nous qu’on dise de nous quand nous ne serons plus là ?).

Intouchables oui, mais incritiquables ?

Lundi 2 avril 2012

Il est intéressant de voir que la réédition de "l'histoire vraie" de di Borgo doit désormais passer par l'iconographie de la fiction pour mieux se vendre...

Sans tomber dans la démagogie consistant à snober par principe une oeuvre populaire, reconnaissons que le succès de ces derniers mois ne l’installe pas forcément en chef d’oeuvre intemporel.

Au 17e siècle, les foules de l’Europe entière se sont passionnées pour les amours pastorales du berger Céladon. Le roman-fleuve d’Honoré d’Urfé a exercé de multiples influences (on parlerait aujourd’hui de produits dérivés) y compris dans l’art des jardins ou de la palette du peintre : c’est de là que vient la couleur vert céladon. Mais qui lit encore «L’Astrée» de nos jours ?

Quand un handicapé rencontre un autre handicapé, qu’est-ce qu’ils se racontent ?

Des 19 millions de spectateurs qui sont allés voir «Intouchables» en salles, on a beaucoup insisté sur ce que ce film révèle de notre besoin du vivre-ensemble. Le ressort comique du «buddy movie» repose sur un duo que tout oppose dans la vraie vie – la géographie («Bienvenue chez les Ch’tis») ou le milieu social («La vie est un long fleuve tranquille») – mais qui dépasse ses différences initiales. Cependant, la comédie à la française est bien plus souvent sociétale que sociale et l’ordre naturel des choses n’est pas durablement bouleversé. De ce point de vue là, on saura gré aux réalisateurs de «Intouchables» d’avoir plutôt moins que d’habitude édulcoré l’aspect social : le film est bien l’histoire de deux handicapés, l’un au sens propre, l’autre au sens figuré.

Un aspect mis en lumière par la promo du film mais sur lequel on a moins réfléchi est la médiatisation de Philippe Pozzo di Borgo dont la vie a servi de base au scénario. C’est la caution «inspiré d’une histoire vraie»… avec tout ce que cela sous-entend aussi d’une certaine forme de voyeurisme de notre part et de la part de la presse pour l’exhibition du paralytique. À l’inverse, même s’il n’a pas été totalement occulté, l’aide-soignant Abdel Yasmin Sellou a moins bénéficié de cette nouvelle célébrité. Chacun reste quand même à sa place.

Quelle influence le succès de «Intouchables» peut-il avoir sur le regard que nous portons aux handicapés, comme sur les jeunes de banlieue ? Sans sous-estimer la portée du film, il faut se souvenir qu’un changement sociétal prend du temps et peut rarement être attribué à une seule cause. On a bien célébré la «France black blanc beur» après la victoire des Bleus dans la coupe du monde avant de constater que le racisme n’a pas durablement reculé depuis 1998.

« Tu quoque mi fili »

Néanmoins, la bonne surprise de «Intouchables», c’est le dérapage d’un plan de com à la base trop bien huilé. La promo, c’est ce que Simone Signoret appelait dédaigneusement : «le service après-vente». Dans un premier temps, François Cluzet a été largement mis en avant. En tant que star, en tant que professionnel chevronné, en tant que tétraplégique aussi : les rôles d’handicapés sont des rôles à César (ou à Oscar, pensez aux acteurs aveugles, autistes, bègues ou paralysés récompensés depuis un siècle !).

Mais ce César a trouvé son Brutus ! Dans l’esprit des attachés de presse du film, Omar Sy était le petit nouveau, le label «génération Jamel» à mettre en avant sur les médias jeunes, celui qui saurait sans doute rester à sa place. Au final, c’est son enthousiasmante prestation que l’on retient avant tout, celle qui lui a permis de décrocher un César et de devenir en quelques mois une des personnalités préférées des Français. Mais, pour reprendre l’expression de Simone Signoret, le «SAV» (des émissions), Omar connaît bien !