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Les Grecs et leurs mythes ou le storytelling de la « suspension consentie de l’incrédulité »

Mardi 2 décembre 2014
Rien n'est plus artificiel que la représentation théâtrale. Mais parce que nous en acceptions les principes, nous mettons de côté volontairement notre raison pour laisser nos émotions nous guider.

Rien n’est plus artificiel que la représentation théâtrale. Mais parce que nous en acceptions les principes, nous mettons de côté volontairement notre raison pour laisser nos émotions nous guider.

Les Grands Dossiers des Sciences Humaines proposent un numéro spécial sur « Les Grands Mythes (pourquoi ils nous parlent encore) » dont l’un des articles (accessible ici : payant) est consacré à une interview de l’helléniste Marcel Detienne: « Les Grecs croyaient modérément en leurs mythes ». En la matière, l’ouvrage de référence reste sans aucun doute « Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes: essai sur l’imagination constituante » de Paul Veyne. Extrait de mon livre : « Storytelling – Réenchantez votre communication » où je revenais sur cette notion de suspension consentie de l’incrédulité.

Actuellement en kiosques.

Actuellement en kiosques.

Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? Cette question est à la base d’un remarquable ouvrage de Paul Veyne, intrigué par la supposée «schizophrénie» du peuple qui invente la philosophie et qui continue dans le même temps à pratiquer de folles superstitions. Pour le grand historien, il n’y a pas d’incompatibilité : certains phénomènes comme les catastrophes naturelles échappaient à l’entendement des hommes de l’Antiquité. C’est pourquoi, bien que rationnels, ou peut-être justement parce qu’ils étaient rationnels, ils se servaient de l’explication divine comme d’un modèle intellectuel pratique pour expliquer, fût-ce de manière imparfaite, ce que leur science ne pouvait pas encore concevoir. Une attitude pragmatique qu’adoptent encore les enfants de nos jours : il y a un âge où ils croient au Père Noël et un âge auquel ils n’y croient plus. Mais entre les deux, il y a un moment où y croire sans y croire permet – là aussi grâce à une sorte de pari pascalien – de ne pas prendre le risque de s’aliéner le bon vieillard et de perdre peut-être le droit à recevoir des cadeaux.

Petit livre, grandes idées.

Petit livre, grandes idées.

C’est là un des grands secrets du storytelling : vrai ou faux, il ne fonctionne que parce que le narrataire veut y croire. Au moins en partie. Comme ce moment dans un cartoon où nous acceptons que le Coyote à la poursuite de Bip-Bip puisse marcher dans le vide sans tomber de la falaise… tant qu’il n’a pas conscience de ce vide ! (…)

La règle ci-dessus n'est pas valable que pour les cartoons mais pour toutes les bonnes histoires !

La règle ci-dessus n’est pas valable que pour les cartoons mais pour toutes les bonnes histoires !

C’est la notion de «suspension (parfois qualifiée de «consentie») de l’incrédulité» que l’on doit à l’écrivain anglais Coleridge qui justifiait ainsi l’aspect surnaturel de ses poèmes lyriques. Dans les universités américaines, on enseigne cette «suspended disbelief» aux futurs écrivains et scénaristes. Le succès des contes comme celui des films de science-fiction, mais aussi des films dits réalistes comme des pièces de théâtre avec des comédiens à la diction pourtant très artificielle, ne repose donc pas sur la réalité mais sur la vraisemblance dans «les limites de l’univers créé».

L’équilibre est toujours délicat et repose sur la crédibilité que nous voulons bien lui accorder. Mais si l’on accepte ces conventions un peu artificielles, alors elles renforcent la complicité entre narrateur et narrataire, comme un clin d’oeil adressé de l’un à l’autre.