Minute et l’homophobie: déconstruction d’un storytelling de la haine | le blog du storytelling le blog du storytelling

Minute et l’homophobie: déconstruction d’un storytelling de la haine

Pour les associations de lutte contre l’homophobie, la promesse du gouvernement français  d’une loi pour l’égalité réelle entre tous les couples (avec droit au mariage et à l’adoption) est certes bienvenue mais le calendrier n’est pas neutre : le premier semestre 2013 (avec en réalité la crainte d’un glissement vers le second) est encore loin quand les textes sont déjà techniquement prêts et que rien ne s’opposerait à ce qu’ils soient présentés à la rentrée. Six mois de plus ou de moins peuvent ne sembler qu’un détail (après tout, il a fallu près de 20 ans entre la dépénalisation de l’homosexualité et le Pacs) mais ce temps supplémentaire va être mis à profit par tous ceux qui s’y opposent. Le storytelling homophobe est en pleine construction.

On en a un premier exemple ce jour avec la Une de Minute. Certes, il ne s’agit là que du torchon de la droite la plus extrême et comme toute la presse papier, un média en voie de disparition. Et il ne faut pas lui accorder plus d’importance qu’il n’en a. Mais si je choisis de le montrer c’est qu’il offre une indication des ficelles narratives qui sont en cours d’élaboration, qui vont être récupérées par d’autres moins sulfureux.

STORYTELLING PÉDOPHILE

Dans l’absolu, on voit mal pourquoi s’opposer au mariage civil pour les gays : rien n’empêchera les hétéros purs et durs de continuer à se marier comme avant. Ce droit en plus pour les uns ne fait que corriger une inégalité, il n’est pas un droit en moins pour les autres. Sauf à y voir cet argument imparable : «Bourrage de crâne : le mariage homo enseigné à vos enfants». C’est donc la crainte que la visibilité des couples gays fâche tâche d’huile sur les enfants qui fait peur.

L’École prévoit des cours sur la sexualité dès le collège mais rien sur l’homosexualité, laissée à la bonne volonté des enseignants et chefs d’établissement. Du coup, certaines associations familiales tentent par tous les moyens (y compris par les menaces physiques ou… de dénonciation pédophile !) d’empêcher les interventions en milieu scolaire par des associations. Quand bien même ces dernières ne feraient que pallier les carences de l’Éducation Nationale… On a vu aussi récemment la stupide querelle sur la notion de genre. Plus visible, l’homosexualité risquerait donc d’être plus facilement transmise ?  Pour l’éviter, il reste la solution préconisée par Pierre Lellouche (et dont il ne s’est jamais  excusé): «Stérilisez-les !»

STORYTELLING COMPLOTISTE

Les homos auraient un agenda secret pour se débarrasser des «gens normaux». Et même de les supprimer physiquement. C’est Christian Vanneste, l’homme qui voit partout la main invisible du «lobby gay» (peut-être comme beaucoup d’homophobes, rêve-t-il secrètement que cette main le caresse ?) qui va être content.

C’est en effet l’autre argument – incident au mariage – qui va être utilisé, notamment suite à l’annonce de ne plus exclure les gays du Don du sang. «Malgré les risques, ils vont vous donner leur sang». Peu importe qu’un homo fidèle présente moins de risques qu’un hétéro queutard : la crainte inconsciente, c’est en réalité moins le Sida qu’une «transmission de l’homosexualité» par le sang. Les autorités médicales (assez globalement homophobes) et politiques ont longtemps été complices de cette idée, en entretenant sciemment la confusion entre les gays en tant que «groupe à risques» (ce qui est faux) et les gays ayant une «conduite à risques» (ce qui semble statistiquement plus avéré).

On a déjà utilisé ce même storytelling dans l’Histoire. Lors des épidémies de peste noire qui ont ravagé l’Europe médiévale, les autorités ecclésiastiques expliquaient que les Juifs avaient ce même projet de contaminer la population. Ils étaient accusés d’empoisonner les puits et de répandre le fléau. De quoi justifier leur mise à mort par milliers au 15e siècle, ce qui n’a pas sauvé plusieurs millions de «Français innocents» (comme dirait Raymond Barre, pourfendeur lui aussi du «lobby juif»). Car, déjà, les fautifs n’étaient pas des populations à risque mais des conduites à risque : celles de conditions sanitaires alors déplorables.

Dans un genre à peine moins caricatural, le Figaro.fr interrogeait la semaine dernière ses lecteurs par sondage «pour ou contre le mariage gay» (contre évidemment, à une large majorité) et les effrayait avec un article sur «les lieux de drague homo sont les principaux foyers de contamination du Sida». On n’a pas fini de voir ce genre de juxtaposition nauséeuse.

STORYTELLING DE DÉVALORISATION

Enfin, et c’est le plus vieux storytelling qui soit, celui de la dévalorisation (j’en ai parlé ici dans d’autres circonstances) qui consiste à ridiculiser l’adversaire. Il n’est qu’à voir la photo choisie par Minute et la légende toute en finesse : «Ils vont pouvoir s’enfiler… la bague au doigt». Des «bears» (homosexuels au look un peu «ours» comme leur nom l’indique), fesses à l’air, cuir et clous* : quoi de plus facile pour entretenir une image caricaturale ? Ridiculiser l’adversaire, c’est le rabaisser au rang d’animal… comme quand Brigitte Barèges propose d’ouvrir le Pacs aux chiens (Brigitte Barèges qui, soit dit en passant, refuse toujours de condamner les insultes de ses militants à mon égard).

J’approuve le collectif qui demandait récemment à des homosexuels en vue (mais non reconnus) de faire leur coming-out** face à ce storytelling de dévalorisation, qui voudrait toujours nous ramener à l’ère de «La Cage aux Folles» ou de Gérard des «Filles d’à-côté». Trois de nos députés seulement sont gays, la mort du directeur de Sciences-Po a été réécrite par les médias français, ses liens sentimentaux avec un grand chef d’entreprise gommés etc. Tous ces hauts cadres admirés et «différents» : combien de temps encore resteront-ils dans leur placard quand ils seraient si utiles sur la place publique ? On fera certes reculer l’homophobie avec la loi mais plus encore quand tous ceux qui peuvent contribuer à faire changer les choses auront le courage de s’y atteler.

STORYTELLING RELIGIEUX EN RECUL ?

En revanche, sur le Une de Minute, et contrairement au débat lors du Pacs, l’argumentaire religieux est absent. Rappelez-vous Christine Boutin brandissant une bible dans l’enceinte supposée laïque de l’Assemblée Nationale et défilant sous des bannières «Les pédés au bûcher». Non pas que les cathos crispés soient devenus de farouches partisans du mariage gay mais enfin, ils doivent bien constater que 13 ans d’union civile n’ont finalement pas signé le glas de 2000 ans de civilisation judéo-chrétienne.. Surtout, la société civile n’est dans sa grande majorité plus aussi sensible à cet argument. À suivre…

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* La question taraude les gays eux-mêmes depuis longtemps : la gay pride donne-t-elle une bonne ou une mauvaise image de l’homosexualité ? C’est un autre débat mais pour faire simple, qu’il y ait des bears ou des nonnes ou des go-go dancers avec des plumes dans le défilé, ne me gêne pas. C’est un carnaval – avec des revendications certes – mais c’est un carnaval.

** Au cas où, une précision : le coming-out c’est la décision prise par un gay de le faire savoir aux autres, de «sortir du placard». L’outing, c’est le fait de dénoncer l’homosexualité de quelqu’un qui aurait préféré que cela ne se sache pas. L’outing peut se justifier moralement dans certaines circonstances comme lorsque Act-Up a «outé» Renaud Donnedieu de Vabres :  ce dernier, homosexuel honteux, avait défilé sous la bannière de Christine Boutin qui appelait alors au meurtre des homos…

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