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Le pain maudit, retour sur une paranoïa française (et désormais américaine)

Un récent article de Libby Copeland sur Slate faisait état de la nouvelle paranoïa alimentaire des Américains pour le pain (et de plus en plus pour le gluten en général). L’occasion de revenir sur une autre peur, française celle-là, pour ce même pain, il y a 60 ans.

LE PAIN QUI REND FOU

C’est un événement aujourd’hui bien oublié mais qui défraya la chronique à l’époque : en 1951, les habitants de Pont-Saint-Esprit dans le Gard vécurent l’enfer, une véritable nuit d’apocalypse : victimes d’hallucinations – une femme se prenait pour une torche vivante, un homme se croyait poursuivi par une fleur cannibale etc. -, 300 personnes affluèrent en masse vers le petit hôpital de la ville. Plusieurs dizaines furent internées de force et cinq d’entre eux moururent quelques jours plus tard. Il y a trois ans, la webosphère s’est enflammée pour une nouvelle piste tout aussi farfelue que les précédentes (possession, extra-terrestres, avertissement divin etc.) : et si la CIA avait répandu du LSD dans l’atmosphère ? Théorie du complot quand tu nous tiens…

En réalité, il n’y a jamais eu de mystère : l’enquête a mis en cause le boulanger du village, coupable de s’être approvisionné au marché noir en farine peu chère parce qu’empoisonnée à l’ergot de seigle (un puissant hallucinogène). Les autres cas s’expliquent par un classique phénomène d’auto-suggestion.

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LA NOURRITURE FABRIQUÉE LOIN DE NOS YEUX GÉNÈRE TOUS LES FANTASMES

Il existe d’autres affaires contemporaines à celle de Pont-Saint-Esprit mais c’est cette dernière qui a marqué les esprits car elle touche au pain, l’aliment le plus emblématique de notre civilisation. Et c’est pourquoi la paranoïa américaine actuelle envers cet aliment renvoie à l’idée séculaire que ce qui nous nourrit est aussi ce qui nous tue.

En fait, n’en déplaise aux tenants de la pensée unique, nous n’avons jamais mangé une nourriture aussi variée et aussi sûre qu’aujourd’hui. Mais ce qui est vrai, comme l’historienne Madeleine Ferrières l’a noté, c’est que nous sommes passés d’une civilisation alimentaire zoophage (où l’on voyait tuer les bêtes, seule manière de s’assurer de la fraîcheur de la viande) à une autre, sarcophage : aujourd’hui, on demande au boucher de nous vendre une viande qui ne rappelle en rien l’animal vivant, une viande qui soit, si l’on ose dire, désincarnée.

En ne voyant plus «fabriquer» notre nourriture sous nos yeux, nous avons développé le fantasme qu’elle pouvait être dangereuse. D’où le retour en grâce récent de la cuisine à la maison (ou le succès des restaurants avec vue sur les cuisines) et le développement des machines pour faire soi-même… son pain !

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POUR ALLER PLUS LOIN

> Histoire des peurs alimentaires : du Moyen Âge à l’aube du XXe siècle de Madeleine Ferrières (Seuil). Un livre-source exceptionnel, un de mes ouvrages de référence.

> Le pain maudit : Retour sur la France des années oubliées 1945-1958 de Steven Kaplan (Fayard). L’historien américain spécialiste du pain revient sur les ressorts de l’affaire de Pont-Saint-Esprit en dressant plus largement le portrait de la France d’après-guerre.

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