Steve Jobs 1955-2011 : « insatiable et fou » | le blog du storytelling le blog du storytelling

Steve Jobs 1955-2011 : « insatiable et fou »

Dès la disparition de Steve Jobs, Apple a ouvert une page permettant aux fans de partager leur peine mais aussi de continuer l'histoire : rememberingsteve@apple.com

Suite à l’annonce par Apple du décès de son fondateur visionnaire, Steve Jobs, voici un extrait de mon livre «Storytelling – Réenchantez votre communication» où je consacrais quelques pages (écrites en mai 2011) à son storytelling.

Quand Apple a présenté l’iPad 2 en mars 2011, la vraie nouvelle qui a enflammé les marché financiers comme les fans de la marque, ce n’était pas les caractéristiques techniques de son ardoise magique mais bien la présence sur scène de Steve Jobs, pourtant officiellement en arrêt maladie depuis plusieurs mois. C’est que héros et héraut de la saga à la pomme, il en est encore à l’heure actuelle le meilleur «produit». Malgré les rumeurs sur sa santé, et en parfait professionnel qu’il est, Jobs n’a jamais attendu qu’on raconte son histoire à sa place. Il l’a mise en scène de manière à en faire une «success story». Comme toute superproduction cinématographique qui se respecte, c’est une histoire en trois parties, en trois actes comme disent les scénaristes : un acte d’exposition, un acte qui culmine en crise (un «climax» en parler hollywoodien) et un acte de résolution du conflit.

RELIER LES POINTS ENTRE EUX

En 2005, Steve Jobs est intervenu devant les étudiants de Stanford University. «Je voudrais vous raconter trois histoires de ma vie, juste trois petites histoires». Nous voilà prévenus : l’existence de Steve Jobs est une série d’historiettes qui forment son histoire, son storytelling. Quand il évoque ses débuts, c’est sous l’angle de la leçon à en tirer. Il parle ainsi de «relier les points entre eux» comme dans ces jeux d’enfants où, en traçant des traits entre des points numérotés, on fait peu à peu apparaître un dessin.

Ses parents adoptifs avaient promis à sa mère biologique qu’il ferait des études supérieures mais il a quitté l’université après un seul semestre, non sans avoir pris quelques cours de calligraphie : c’est à ces derniers qu’il attribue le fait que le Mac a été le premier ordinateur à disposer de belles polices typographiques. «On ne peut pas prévoir l’incidence que certains événements auront à l’avenir. C’est seulement après coup qu’apparaissent les liens. Vous pouvez seulement espérer qu’ils joueront un rôle dans votre futur». En reliant des informations qui semblaient éparses, autrement dit en les «colligeant», il leur trouve une signification a posteriori. Et c’est très important car il se place d’emblée dans le camp des héros, au sens mythologique de demi-dieux : les événements qui leur arrivent sont porteurs de sens. Les hommes ont une vie, les héros ont un destin. Quand on (re)crée sa propre histoire, il est important de trouver un sens à ce qui vous est arrivé.

CROIRE DANS SA BONNE ÉTOILE

Le deuxième acte de la vie de Jobs telle que racontée par lui-même fait quelques infidélités au schéma narratif classique pour atteindre la crise et la résoudre dans une même partie (afin de ménager un rebondissement au 3e acte). Pour faire rapide, il fonde Apple, il est viré d’Apple, il revient chez Apple : le paradis perdu puis retrouvé. C’est une histoire d’amour – la réussite, l’argent, le Mac – et de trahison : il est poignardé dans le dos par celui en qui il avait toute confiance et qu’il avait lui-même engagé : John Sculley (le méchant, ressort classique) retourne le conseil d’administration contre lui. «Avec le temps, c’est peut-être la meilleure chose qui me soit arrivée» : toujours donner du sens après coup. Il prend le temps de changer, de fonder NeXT et de financer le développement de Pixar, deux aventures dans l’Aventure. Puis il peut savourer sa revanche : au bord du gouffre, Apple fait appel à lui via ce même conseil qui l’avait chassé douze ans plus tôt. D’abord conseiller sans titre, il redevient vite PDG de la firme qu’il avait fondée. «Parfois, la vie vous flanque un bon coup sur la tête. C’est comme en amour, vous ne saurez ce que vous cherchez que lorsque vous l’aurez trouvé. Alors, continuez à chercher jusqu’à ce que vous trouviez : ne vous résignez pas». Le hasard heureux, ce qu’on appelle également la sérendipité.

NE LAISSEZ PAS AUX AUTRES LE SOIN D’ÉCRIRE VOTRE HISTOIRE

A ce stade, on pourrait se dire que c’est assez d’aventures pour un seul individu. Mais il ne s’agit pas d’un homme mais bien d’un héros. Et de fait, au moment où il prononce ce discours, Jobs n’a pas encore lancé ni l’iPhone ni l’iPad ! Voici donc venir le 3e acte. Les médecins diagnostiquent une tumeur cancéreuse au pancréas généralement mortelle. Mais lors de l’opération, les chirurgiens découvrent qu’il s’agit d’une forme extrêmement rare… et guérissable ! Jobs est un miraculé : où l’on voit qu’on est passé dans le domaine du corps sacré et narratif. «Votre temps est compté, ne le gâchez pas en menant une existence qui n’est pas la vôtre. Ecoutez votre petite voix intérieure. Ayez le courage de suivre votre cœur et votre intuition » professe-t-il, désormais aussi zen qu’un guru de la Silicon Valley peut l’être.

Six ans après ce discours, sa santé a hélas un peu rattrapé Jobs sans rien changer au message qu’il exprimait alors. En racontant sa vie comme une légende, il la met en scène à son avantage, ce qui est légitime. Mais en la proposant ainsi, clés en mains, il en préempte les autres versions, il s’assure aussi que la sienne sera suffisamment éblouissante pour nous empêcher d’en discerner les éventuelles zones d’ombre (nous en avons tous). Il n’est pas interdit de penser qu’il a parlé de sa maladie pour éviter qu’on ne lui en parle. C’est en tout cas un principe à garder pour soi : ne laissez pas les autres raconter votre histoire à votre place, vous risqueriez de l’aimer beaucoup moins…

Lors de son intervention à Stanford, Steve Jobs a conclu en évoquant le magazine beatnik qu’il lisait dans sa jeunesse, «The Whole Earth Catalog». Lorsque le dernier numéro a paru, une formule figurait sur la quatrième de couverture. Il l’a faite sienne depuis : «Soyez insatiables ! Soyez fous !» .

(c) Dunod, 2011

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Autres articles du Blog du Storytelling sur Steve Jobs et Apple :

Storytelling de personnification, storytelling de scission (25/08/11)

Rumeurs sur la santé de Steve Jobs, Apple communique trop peu trop tard (07/01/09)

Steve Jobs, héros et héraut d’Apple (11/06/08)

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4 commentaires sur “Steve Jobs 1955-2011 : « insatiable et fou »”

  1. bravo pour le sujet à consacré à Jobs, excellent blog au demeurant!

  2. jerome dit :

    Il est intéressant de voir à quel point l’histoire de Jobs a fait l’histoire d’Apple. Je me suis toujours demandé si tout cela Steve Jobs le calculait. Je pense que le storytelling peut se pratiquer de manière inconsciente lorsque l’individu est suffisamment passionné et déterminé.

    A ce niveau il me parait difficile de pouvoir mentir sur ses convictions. Cela fini par se sentir, tant au niveaux du discours que de la gestuelle.

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