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Storytelling et politique : la théorie des deux corps

"Le Roi te touche, Dieu te guérit" : Henri IV touche les écrouelles (gravure de Pierre Firens)

Dans un récent point du vue au Monde – «DSK, les Grecs et les ‘deux corps du roi’» -, l’écrivaine Brusson revenait sur cette théorie de la séparation de l’homme et de la fonction. Une théorie à laquelle je consacre en partie un chapitre dans un livre qui sort à la rentrée – «Storytelling – réenchantez votre communication» – et dont est issu l’article ci-dessous.

LE STORYTELLING EN POLITIQUE, UN FAUX PROBLÈME

À en croire une certaine presse d’opinion, le terme storytelling renverrait exclusivement à la critique exprimée dans un livre de Christian Salmon grand pourfendeur de la «machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits». Son postulat est que la narration appliquée au champ de l’entreprise crée par définition une «économie fiction» et la plaquer sur la politique serait forcément œuvrer pour «l’empire de la propagande». Sous sa plume, on constate vite que le storytelling est synonyme de «mensonge de droite» puisque concernant uniquement George W. Bush, Tony Blair et Nicolas Sarkozy. Au passage, on objectera que si la manipulation des «spin doctors» était si efficace, les hommes politiques pré-cités ne se seraient pas retrouvés ultérieurement plongés dans des abîmes d’impopularité… Il ne faudrait pas dire ce que tout le monde sait aujourd’hui : «les hommes politiques sont des marques comme les autres» (pour reprendre le titre d’un essai de Marcel Botton). Le plus mauvais storyteller est bien celui qui écarte cet argument parce que cela dessert sa démonstration.

En fait, la mise en récit de la politique n’a rien de récent. On a longtemps cru que Ramsès II avait été un conquérant exceptionnel alors qu’il faisait graver des monuments à sa gloire même quand il avait perdu la bataille ! Et les peuples qu’il affrontait ayant disparu de la mémoire collective, on n’a retenu que le versant lumineux de la pyramide de sa gloire. «Ils ne savaient pas parler à l’imagination des peuples» : tel est le jugement définitif qu’on prête aussi à Napoléon sur les Bourbons. L’Empereur expliquait ainsi pourquoi le «nouvel» Ancien Régime s’était écroulé si vite lors de son retour des Cent Jours. Le même, en exil à Saint-Hélène, dirait plus tard de sa propre épopée : «Quel roman que ma vie!».

L’historien Ernst Kantorowicz a par ailleurs montré que les rois (de France et d’Angleterre mais cela vaut pour tous les souverains) avaient deux corps, l’un profane donc mortel, l’autre sacré donc immortel et qu’on pourrait qualifier de «narratif». C’est ce second qui passait d’un roi au suivant et permettait de ne pas interrompre l’histoire. D’où la fameuse exclamation : «Le roi est mort, vive le roi !». Les Chinois parlent quant à eux du «mandat du ciel» concernant les empereurs. Lorsqu’une dynastie n’était plus jugée digne de diriger le pays, les dieux en confiaient simplement le mandat à une autre mais la continuité était préservée dans son déroulé harmonieux.

Selon Marc Bloch, c’est aussi ce second corps narratif qui faisait du roi un thaumaturge, supposé guérir les écrouelles. Une fois l’an, le souverain touchait les tuberculeux. Quand la fiction de la monarchie de droit divin s’est peu à peu dissipée, et pour maintenir quand même la «suspension de l’incrédulité dans les limites de l’univers créé» (cf. fin article), on est passé du «Le Roi te touche, Dieu te guérit» sous l’Ancien Régime au «Le Roi te touche, Dieu te guérisse» sous la Restauration. Et à Versailles, mise en scène et en abîme de son règne, Louis XIV illustrait à sa façon ce double corps en dormant dans une petite chambre chauffée (corps profane) et en regagnant à l’aube sa grande chambre glaciale et son lit de parade (corps sacré) où la cérémonie du lever se déroulait quelques instants plus tard.

> La France reste un pays profondément monarchiste sous le vernis impérial ou même républicain. "Bonaparte visitant les pestiférés de Jaffa" de Gros montre bien la nécessité pour le "chef" d'accomplir des miracles. Lors d'une émission de télé pendant la campagne présidentielle de 2007, le geste de Ségolène Royal invitant un paralytique à se lever de son fauteuil fut interprété par certains comme une nouvelle forme de toucher des écrouelles !

Ce qui caractérise le storytelling en politique n’est donc pas sa nature mais son utilisation. Sa raison d’être est l’efficacité, non l’idéologie. Comme toutes les techniques, il est agnostique. Il est ce qu’on en fait.

(c) Dunod, 2011

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Suspension consentie de l’incrédulité

Le narrataire peut faire le choix de croire à une histoire même peu crédible s’il y trouve son compte, s’il y gagne une image flatteuse de lui-même. Ressort couramment utilisé par les marques de  cosmétiques ou de parfums. Cette notion, nécessaire au storytelling et détaillée dans mon livre, fera l’objet d’un prochain article.

> Sortie en librairie le 7/9/11

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