Citations : encore plus belles quand elles sont fausses ? | le blog du storytelling le blog du storytelling

Citations : encore plus belles quand elles sont fausses ?

Martin Luther King Jr. a fait un rêve. En revanche, il ne s'est jamais prononcé sur la mort d'Oussama Ben Laden.

Sur Rue89, Zineb Dryef rappelait récemment que Voltaire n’a jamais écrit la fameuse phrase qu’on lui attribue pourtant partout sur le web : «Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire». Et hier, Stratégies (article payant) citait le célèbre aphorisme de Nietzsche, «Tout ce qui ne te tue pas te rend plus fort», placardé au dessus du bureau d’Alain de Pouzilhac, (futur ex-)président de France 24. Une phrase qu’on chercherait pourtant en vain dans toute l’oeuvre de l’Übermensch.

Ce n’est pas parce qu’il y a 150 000 résultats sur Google qu’un seul est vrai pour autant !

Au lycée, quand je devais rendre une dissertation et que j’étais à court de citations, je devais me débrouiller avec mon Petit Robert : c’était au siècle dernier. Si aucune ne répondait à mon besoin, j’en inventais une en faisant attention à ce qu’elle semble la plus authentique possible, en pastichant au besoin les grands auteurs (un très bon exercice en réalité mais je ne l’ai réalisé que plus tard). Ou alors, j’attribuais le propos contourné à un écrivain imaginaire, mon préféré étant Oscar Blanfuney, nom de mon arrière-grand père qui n’a jamais écrit de livre mais était relieur, c’est tout comme ! Mes titres de gloire auprès de mes camarades, c’était quand le prof de français reprenait une de mes contrefaçons et la citait en exemple en classe, trahissant par là qu’il n’avait pas de très bons souvenirs de ses propres lectures des classiques…

Mais avec le web aujourd’hui, les fausses citations se perpétuent d’autant plus facilement  que les internautes ne cherchent généralement pas à aller au-delà de leur attribution supposée à un auteur et ne cherchent ni l’ouvrage dont elles sont tirées ni ne mettent en doute leur authenticité. Leur présence en ligne semble faire force de loi. Sur Google par exemple, on peut trouver 86 000 attributions erronées pour la phrase «de» Voltaire et plus de 150 000 pour celle «de» Nietzsche !

Fausses citations de bonne (ou de mauvaise) foi

C’est ainsi que dans les heures qui ont suivi la mort d’Oussama Ben Laden, ma timeline Twitter et s’est enflammée pour une belle citation de Martin Luther King Jr. tellement à-propos. Vous pouvez retrouver ces milliers de tweets ici (je ne les ai pas tous comptés).

———–

«I mourn the loss of thousands of precious lives, but I will not rejoice in the death of one, not even an enemy.» Martin Luther King Jr.

Je déplore la perte de milliers de vies précieuses mais je ne me réjouirai jamais de la celle d’un seul, fût-il mon pire ennemi.»)

———-

Mais sur mon Facebook, Phyllis, une ex-collègue et amie américaine a attiré mon attention sur cet article de Megan McArdle dans The Atlantic. La journaliste y montre tout simplement qu’on ne trouve nulle trace de cette phrase avant le… 2 mai 2011, jour de la mort du terroriste. Elle formule l’hypothèse selon laquelle un utilisateur de Twitter a pensé que sa propre pensée aurait plus de poids s’il l’attribuait à une autorité morale incontestable comme celle de l’homme qui a fait un rêve… Et de fait, la formule a fait florès en quelques heures.

Je pense que d’autres explications sont possibles. Le besoin qu’on a de donner du sens aux choses peut nous conduire à croire en toute bonne foi que Martin Luther King Jr. a pu dire quelque chose d’approchant. J’achève en ce moment un livre qui paraîtra à la rentrée et comme il est doté d’un appareil critique important, j’ai dû «sourcer» toutes mes citations ou reprises d’idées. Dans un certain nombre de cas, je me suis ainsi aperçu qu’il était impossible d’en trouver l’origine. Et pour certains passages dont je me sers couramment avec mes clients ou en formation, lorsque j’ai cherché leur première occurrence, Google m’a renvoyé sur… mes propres Conseils du Jour (distillés ici chaque soir) ! Soit j’ai gardé un souvenir trop peu précis des citations originales soit je les ai mal colligées. La seule chose dont je suis sûr, c’est ma bonne foi, j’ai quand même grandi depuis les années lycée ! Encore que j’avoue avoir recouru une fois ou deux à des aphorismes d’Oscar Blanfuney dans certains de mes conseils…

Se non è vero, è ben trovato

Quand il s’agit de mon arrière-grand-père, je vous rassure, le danger n’est pas bien grand. Mais n’oublions pas qu’il y a plus grave que les mots prêtés à tort à Voltaire ou à Nietzsche. Dans son dernier livre, «Le cimetière de Prague», Umberto Eco, raconte (de façon romancée) la rédaction du «Protocole des Sages de Sion». Il s’agit, pour ceux qui l’ignoreraient encore, d’un document prétendument écrit par des Juifs et des francs-maçons et constituant leur plan pour dominer le monde ; en réalité, un faux délirant écrit par des antisémites. Peu importe que les historiens et spécialistes des falsifications aient démonté la supercherie, elle continue de tourner, hier dans la littérature d’extrême-droite et aujourd’hui sur Internet où son énorme diffusion lui donne force de loi chez certains esprits faibles.

Pour terminer sur une note plus légère, je vous quitte avec ce tweet de Nicolas – Onigiri :

Euh, je suis soudain pris d’un doute, il faut que je me replonge dans les mémoires du 16e président américain !

The bookmarklet

Add this to your bookmarks or drag it to your bookmarks bar to quickly access shortening functions.

Shorten

This bookmarklet takes the page URL and title and opens a new tab, where you can fill out a CAPTCHA. If you have selected text before using the bookmarklet, that will be used as the keyword.

Support for bookmarklets on mobile varies. For example, they work on Chrome for Android but you have to add and sync them from your desktop.

">Twitter cet article. Vous pouvez en suivre les commentaires par le biais du flux RSS 2.0. Vous pouvez laisser un commentaire, ou faire un trackback depuis votre propre site.



2 commentaires sur “Citations : encore plus belles quand elles sont fausses ?”

  1. Nox dit :

    Ce qui est dommage, c’est que vous ne sourciez pas votre affirmation comme moi Nietzsche n’a pas dit « Tout ce qui ne te tue pas te rend plus fort ».

    Parce qu’en vérité si, il le dit. Il s’agit seulement d’une erreur sur la personne. Nietzsche a écrit « Ce qui ne me tue pas me rend plus fort » (Was mich nicht umbringt, macht mich stärker ») dans le Crépuscule des Idoles (chapitre Maximes et Pointes (« Sprüche und Pfeile »), article 9. Je rencontre souvent la citation à la première personne du pluriel, plus même qu’à la deuxième personne du singulier, et je ne pense pas que l’on puisse mettre au même niveau que celle de Voltaire et Martin Luther King (qui sont elles, totalement inventées) une simple erreur de personne.

    Bonne continuation sinon ! J’aime beaucoup vos blogs, mais là vous touchiez à une de mes marottes, les citations.

Laisser une réponse