
Comme la plupart de ses confrères, VSD choisit un storytelling de la peur à propos de notre alimentation, alors que l'espérance de vie continue d'augmenter dans nos pays et que, à l'inverse, tant de personnes souffrent encore de malnutrition dans les pays en voie de développement... L'espoir fait vivre mais le catastrophisme fait vendre.
Entre l’affaire d’intoxication fatale chez Quick, le «Livre noir de l’agriculture» d’Isabelle Saporta et la récente diffusion sur Arte de «Notre poison quotidien» de Marie-Monique Robin, s’installe l’idée que «manger tue». Ce storytelling de la peur a encore de beaux jours devant lui dans une société en crise et obsédée par l’idée du complot*. Mais ce n’est parce qu’une idée conforte nos peurs qu’elle en est plus vraie pour autant.
* Dans un autre genre, voir le succès du mythe de l’obsolescence programmée par les vilains marketeurs. Une intelligente réfutation ici.
L’aspartame est sans danger. Les dernières études l’ont encore démontré et pourtant les mêmes médias qui s’en sont fait l’écho (en petit) continuent à faire leurs (gros) titres sur ses risques imaginaires. En réalité, nous mangeons de mieux en mieux et de plus en plus sainement. C’est sans doute contre-intuitif mais c’est ainsi. Face aux élucubrations des nouveaux obscurantistes, il faut lire et relire un petit ouvrage fondamental, l’«Histoire des peurs alimentaires» de Madeleine Ferrières (Seuil, 2002).
Dans ce livre qui renouvelle profondément notre connaissance de l’histoire de l’alimentation, l’historienne spécialiste de la culture matérielle et qui a signé plus récemment un gourmand «Nourritures canailles», retrace mille ans de peurs alimentaires qui sont aussi mille ans d’apprentissage de l’hygiène et de la chimie culinaire.
Ce faisant, elle balaie nombre d’idées reçues sur un prétendu âge d’or, celui où les produits que mangeaient nos ancêtres auraient été plus sains et plus variés que notre nourriture actuelle.
Les grandes périodes de disette ? Elles étaient souvent moins dues à la famine réelle qu’au refus culturel des populations de consommer ce qui aurait pu les sauver : les fruits et légumes frais ont ainsi eu longtemps mauvaise réputation et l’on sait qu’il fallut deux siècles après leur importation pour que les paysans acceptent de manger des pommes de terre. Rappelons d’ailleurs que ce changement est un des premiers exemples de storytelling culinaire : l’agronome Parmentier fit garder ses champs de pommes de terre par des soldats le jour afin d’installer dans l’esprit des cultivateurs l’idée que ces légumes étaient précieux et les laisser les lui voler une fois la nuit venue ! Et il obtint de Louis XVI et Marie-Antoinette qu’ils portent des fleurs de pommes de terre à la boutonnière afin de les rendre plus tendance…
Mais pendant longtemps, l’alternative à mourir de faim était de mourir de ce que l’on mangeait ! Oui, à l’époque, manger pouvait tuer : le bétail était malade, la viande avariée, la contamination à l’homme toujours rampante.
Quant au goût «naturel» des choses d’antan… c’est une légende. Les aliments n’étaient en réalité presque jamais consommés frais. Pour qu’ils soient moins nocifs, on les bouillait, salait ou fumait (les viandes) ou on les enrobait de sucre (les fruits) ou de vinaigre (les légumes). Et pour rassurer le « consommateur » (un mot d’ailleurs beaucoup plus ancien qu’on ne croit), on leur redonnait ensuite leur aspect originel grâce à des moules, des colorants, en somme beaucoup d’ingéniosité : ainsi, le paon était refarci de sa chair pour être dressé tout en plumes sur la table de banquet, les fruits confits et pâtes de fruits imitaient la forme des vrais fruits etc. Conservateurs, adjuvants et autres n’ont rien de nouveau !
C’est Louis XIV qui, pour pouvoir manger des fruits et légumes de bonne qualité, demanda à son agronome La Quintinie de les améliorer. Les potager et verger de Versailles faisaient alors l’admiration du monde au même titre que les jardins de Le Nôtre.
Jusqu’à la Révolution, la seule garantie sanitaire pour les clients du boucher, c’était de le voir tuer les bêtes arrivées en bonne santé à son étal. Pendant des siècles, le bétail devait ainsi obligatoirement arriver sur pattes jusque chez le boucher et traverser la ville sous le regard des citadins. Ce qui n’empêchait pas ensuite un juteux marché gris de la viande avariée, les pauvres l’achetant en toute connaissance de cause mais n’ayant pas assez d’argent pour acheter de la chair fraîche. C’est d’ailleurs pour tenter d’améliorer leur santé que les guildes ont séparé bouchers et charcutiers (chair-cuite) afin de responsabiliser les circuits de distribution.
L’une des principales différences avec notre époque selon Madeleine Ferrières est ainsi nous sommes passés d’une civilisation zoophage (qui voyait tuer les bêtes et voulait que les aliments gardent la trace visible de cet abattage) à une civilisation sarcophage : aujourd’hui, on demande au boucher de nous vendre une viande qui ne rappelle en rien l’animal vivant (« enlevez-moi cette tête avec ces yeux qui semblent me fixer !« ), une viande qui soit, si j’ose dire, désincarnée. Encore mieux si elle est cellophanée pour ne plus avoir rien de… bestial.
L’autre grande différence entre hier et aujourd’hui, c’est qu’au vu de ce qui se passait jadis, on n’a sans doute jamais mangé aussi sainement qu’à notre époque ! Ce n’est pas le moindre des paradoxes qui s’imposent à nous à la lecture de cet ouvrage enthousiasmant et indispensable à tout lecteur gourmand…
Il ne s’agit pas de nier les quelques affaires d’intoxication alimentaires récentes (d’autant plus médiatisées justement qu’elles sont rares) ni les avantages du bio ou du raisonné sur l’agriculture intensive. Mais simplement de rappeler que si nous vivons de plus en plus vieux et en meilleure santé, c’est sans doute que notre nourriture n’est pas (ou pas «que») ce «poison quotidien» qui génère tant de passions. Mais il est vrai que si l’espoir fait vivre, la peur fait vendre.
[...] La différence entre zoophage et sarcophage. Merci [...]
[...] critique du reportage Notre Poison Quotidien diffusé sur Arte la semaine [...]
Génial!Merci pour cet article. Un peu de bon sens, enfin… La peur du lendemain et l’angoisse actuelle produit des réactions tellement réactionnaires, c’est affligeant.
Merci Jean pour ton commentaire.
Chez nous en effet, la culture du principe de précaution poussé à son paroxysme finit aussi par avoir des effets pervers. Sans remettre en cause la nécessité de légiférer sur la santé, il faut bien reconnaître que vivre est à la base un risque… acceptable.