René Monory est mort ce matin, à l’âge de 86 ans. Cette disparition laissera un vide dans la vie politique mais peut-être plus encore dans les allées du Futuroscope qui lui doit tant. Aux Etats-Unis, son parcours qui l’a conduit du modeste garage paternel jusqu’aux ors du Sénat et du FMI aurait fait de lui un “self made man” admiré. En France, où toute réussite reste jugée en fonction de l’origine sociale et du niveau d’études, la sienne a souvent été sous-estimée, voire méprisée. Sa story est pourtant extraordinaire.
Une extraordinaire ascension sociale
Né en 1923 dans la Vienne et passionné très jeune par les automobiles, Monory a travaillé comme apprenti dès l’âge de 15 ans dans le garage familial. Après la guerre pendant laquelle il s’était caché afin d’échapper au STO, il succède à son père et développe joliment l’affaire.
Sa réussite entrepreneuriale lui vaut d’être admiré localement et d’être élu maire centriste de sa bonne ville de Loudun en 1959. C’est le début de son ascension politique. Conseiller général, puis sénateur, il est remarqué par Raymond Barre qui le fait entrer au gouvernement en 1977 en lui confiant le portefeuille de l’industrie. Il deviendra l’année suivante ministre de l’économie et des finances. Par provocation, il aimait dire que jusqu’alors, il n’avait jamais ouvert un manuel d’économie ! En 1981, à l’arrivée de la gauche au pouvoir, il sera brièvement le premier président français du Fond Monétaire International à Washington.
Il revient aux affaires au moment de la cohabitation en tant que ministre de l’éducation nationale, une ironie supplémentaire pour cet autodidacte qui ne possède pour tout bagage que son certificat d’études. Mais le pinacle de sa carrière est atteint en 1992 quand il devient président du Sénat, le 2e personnage de l’Etat. Candidat à sa propre succession, il est cependant battu par Christian Poncelet et se replie sur le conseil général de la Vienne. Depuis 2004, il était retiré de la vie politique.
Le Futuroscope, alternative à une nouvelle autoroute
Mais c’est sans doute pour un autre projet, mêlant de façon unique divertissement, recherche et éducation que René Monory restera dans les mémoires. S’ennuyant sur ses terres poitevines après l’arrivée des socialistes aux affaires, il cherchait une idée nouvelle pour se relancer. Ses collègues du conseil général penchaient pour une amélioration du réseau routier… une idée qui plairait aux électeurs au moment de futures élections. Mais lui voyait plus loin : “On ne désenclave pas un département à l’écart de la modernité en ajoutant quelques kilomètres d’autoroutes ça et là, on le désenclave en lui proposant un projet pour les générations futures” m’a-t-il un jour confié.
Convaincu par sa visite d’Epcot à Walt Disney World en Floride, il opte donc pour un projet de parc d’attractions… futuriste. Ce self made man visionnaire se voit en effet en vulgarisateur d’idées nouvelles. Il veut familiariser le grand public avec les technologies naissantes dont il pressent qu’elles vont changer le monde : le Minitel, la micro-informatique etc. Il annonce donc la construction du Futuroscope et, à la stupéfaction générale, un bâtiment futuriste commence effectivement à émerger des champs de betteraves en 1987. D’autres suivront qui feront de ces structures de verre et d’aluminium dûs à Denis Laming une icône de l’architecture contemporaine. La réussite du “parc européen de l’image” qui a attiré près de 40 millions de visiteurs depuis son ouverture bénéficie aussi à tout son environnement car le Futuroscope, c’est aussi un parc hôtelier de 1.500 chambres et une technopôle où cohabitent 150 entreprises, 3.000 étudiants et 700 chercheurs. Il y a 2 ans, un rapport a établi que pour chaque euro (ou franc de 1987 !) dépensé par le département, le Futuroscope en avait rapporté 10 ! Et le moins qu’on puisse dire est qu’il a radicalement changé l’image de la Vienne. Rarement, des fonds publics ont été aussi intelligemment dépensés pour assurer l’aménagement du territoire et lutter contre la désertification.
Les années difficiles du parc
Certes, Monory n’était pas infaillible. En 1986, il n’a pas pris la mesure de l’émotion suscitée par la mort d’un étudiant sauvagement frappé par des policiers (qui n’ont jamais été réellement sanctionnés) lors des manifestations contre le projet de réforme de l’université de son ministre délégué. Il s’en est suivi un divorce durable avec l’opinion nationale (sans dommage sur son image locale néanmoins). Et au Futuroscope, son âge avancé ne lui a pas vraiment permis de comprendre l’évolution de la société à la fin des années 90.
En l’an 2000, malgré de bons chiffres officiels de fréquentation, le parc était déjà en réalité sur une pente descendante mais il crut pouvoir le sauver en le vendant à un opérateur privé, le groupe Amaury… qui en précipita la chute par des choix stratégiques catastrophiques. Afin d’éviter le dépôt de bilan, la Vienne fut contrainte de reprendre le parc dans le giron public. Au moins, Monory a-t-il fait faire une bonne affaire au département en rachetant à bas prix ce qu’il avait vendu très cher trois ans auparavant ! Mais il fallait maintenant relancer un Futuroscope ébréché et au personnel démoralisé. C’est ce à quoi s’est attelée une nouvelle équipe de direction (dont j’ai fait partie). A l’aube de ses 20 ans, le parc avait retrouvé fréquentation et bénéfices après cette terrible crise d’adolescence.
Bon sens et capacité d’émerveillement intacts
Mais son bilan au Futuroscope est bien évidemment plus que positif. Presque jusqu’au bout, sa silhouette est restée familière aux employés qui lui devaient leur travail et lui vouaient presque un culte. Quand Denis, son chauffeur, nous téléphonait de sa voiture, pour dire que “le Président” ou “le Shérif” (comme on l’appelait souvent) était en chemin, c’était le branle-bas de combat. Il n’était pas dupe de cette pompe qui l’amusait… mais à laquelle il n’aurait sacrifié pour rien au monde. Il n’hésitait pas non plus à faire part de ses critiques, au nouveau PDG sur la stratégie ou à moi sur la communication. Il la désapprouvait en partie car elle rompait en effet avec les codes de son époque… et avec les “yes men” qui l’ont longtemps entouré. Mais il respectait le travail accompli pour remettre le parc sur les rails. Et surtout, il nous savait gré d’être resté fidèles à la story qu’il avait initiée en 1987 : “par le plaisir, apprivoiser le futur”.
Malgré une santé de plus en plus frêle, il était de toutes les inaugurations, de tous les événements presse, comme s’il ne pouvait pas couper le cordon ombilical avec son “enfant”. C’était sans doute le cas. Malgré tous les honneurs que la République lui a accordés, son rôle préféré était d’aller dans le monde entier visiter des foires et des expositions universelles à la recherche d’un film en 3D inédit ou d’une nouvelle technologie à appliquer dans un futur pavillon. Dans ces moments là, son oeil frisait, son visage s’illuminait d’un grand sourire. Sans doute le même qu’il avait, enfant, en voyant entrer et sortir les automobiles dans le garage de son père.