Il y a 10 ans, les bons vieux carnets en moleskine sont devenus des carnets Moleskine®. Un petit changement qui aurait dû mettre la puce à l’oreille de ceux qui ne jurent que par le côté intello qu’il confère à ses utilisateurs…
Le terme moleskine a longtemps qualifié une toile de coton recouverte d’un enduit et d’un vernis souple qui imite le cuir (son nom vient de l’anglais moleskin ou peau de taupe) fabriqué à Tours jusqu’au début des années 80. A cette époque, l’écrivain et voyageur Bruce Chatwin s’émeut de leur disparition : «le vrai moleskine n’est plus» écrit-il dans Songlines. Avant de partir pour l’Australie, il fait le tour des librairies parisiennes pour acheter les derniers exemplaires…
10 ans plus tard, un éditeur milanais, Modo&Modo décide de ressusciter ces fameux carnets et dépose le nom. Le produit s’inspire clairement de l’original à qui il rend hommage. L’entreprise italienne a été rachetée par un fonds d’investissement de la Société Générale en 2006, d’où une accélération de la communication en relations presse destinée à donner une visibilité accrue à la marque. Ce n’est donc pas un hasard si les articles se sont multipliés dans la presse pour rappeler leur passé prestigieux : Mallarmé et Hemingway prenaient des notes sur le leur, Van Gogh et Picasso les couvraient de croquis. Depuis la «révélation» de l’opération marketing y a quelques jours, la planète bobo s’agite : «Autour de la table de travail de Slate, presque tout le monde a ou a eu un Moleskine®. L’information publiée par Eco89 a donc fait frémir.»
On est là face à un intéressant cas de storytelling. Contrairement à des produits comme Tod’s (avec des photomontages pour faire croire que les stars de l’âge d’or de Hollywood portaient leurs chaussures à picots) ou Chateldon (qui cherche à nous persuader que Louis XIV buvait cette eau), Moleskine n’avance pas masqué : sur son site, l’entreprise précise clairement que ses produits sont «les héritiers et successeurs des légendaires carnets utilisés depuis plus d’un siècle par les artistes et intellectuels». C’est vrai, ces artistes n’ont pas vanté les carnets Moleskine mais des carnets en moleskine mais après tout…
En matière de storytelling, aucune histoire – authentique ou seulement vraisemblable – n’est efficace si le public n’a pas envie d’y croire. Et les petits carnets noirs à bande élastique sont un «status symbol». Les CSP+ de la finance ont leur blackberry. Nos amis bobos avaient tellement
envie que ce petit carnet moleskine, avec ou sans «M» avec ou sans «®», les rassure sur leur appartenance au camp des CSP+ de l’esprit…












