Autant en emporte le Bibent | le blog du storytelling

Autant en emporte le Bibent

 

 

Ce post concerne une institution toulousaine en péril. Pour mes lecteurs qui ne sont pas midi-pyrénéens, j’y livre néanmoins quelques réflexions sur les limites d’une story quand elle n’est pas utilisée à bon escient.

 

 

Le Bibent a été placé en liquidation judiciaire, ainsi que deux autres établissements appartenant au même propriétaire, La Feuilleraie et La Frégate. Situé sur la place du Capitole, le coeur de la ville rose, on s’y donne rendez-vous en sortant d’une représentation à l’opéra situé juste en face. Son nom en occitan évoque le «bien boire» qui rappelle qu’il a débuté en tant que café à l’époque du Second Empire.

 

 

Les restaurants sont l’âme – et le ventre – de la cité

 

Ce n’est pas la première alerte qui passe au dessus de la tête du Bibent. Dans les années 70, un précédent propriétaire avait voulu tout casser et moderniser à marche forcée mais le Ministère de la Culture s’en était ému et avait fait classer le restaurant. La nouvelle menace est d’autant plus sérieuse qu’avec 4 millions d’euros de dettes, le sort de la brasserie semble scellé. Ce qui attriste le plus les habitués, ce ne serait pas un changement de cuisine mais bien que ce soit une banque, une compagnie d’assurances ou une de ces enseignes de vêtements qu’on trouve déjà partout qui vienne le remplacer. A Toulouse comme ailleurs, les cafés, brasseries et restaurants qui sont l’âme d’une cité en même temps que son ventre, tendent à disparaître. 

 

Pour autant, je ne veux pas céder à une nostalgie facile sans constater qu’on ne parvient pas à un tel niveau d’endettement si la clientèle était toujours au rendez-vous. Car parfois, elle semble elle-même dater des débuts Napoléon III du Bibent, de ses stucs délicieusement kitsch et de son plafond cathédrale. Pourquoi ce lieu ne parle-t-il pas aux autres générations ? 

 

C’est une question qui me passionne depuis que je suis installé ici : la ville ne parle pas assez aux étudiants et aux cadres européens qui en font le dynamisme, à l’exception de quelques fêtes arrosées et de l’amour du rugby qui réconcilient toutes ses populations.J’avais pronostiqué il y a plus de 6 mois pourquoi Toulouse ne serait pas désignée comme capitale européenne de la culture 2013 entre autres pour cette raison même : elle ne sait pas assez éclairer son avenir à la lumière de son passé, autrement dit intégrer sa story dans un cadre contemporain. 

 

 

Le passé ne peut confiné… au passé

 

A l’époque de la Renaissance, la culture du pastel pour produire le fameux bleu a tellement enrichi Toulouse que c’est de là que vient l’expression «un pays de Cocagne» (les cocagnes désignaient les boules de pastel séchées). C’est le genre d’histoires sur lesquelles il y a beaucoup à bâtir… mais un chef d’entreprise avec qui j’en discutais récemment me disait se heurter à un mur d’incrédulité quand il en parlait autour de lui. Et c’est ce même Bibent qui accueillait sur sa terrasse Jean Jaurès pour écrire ses articles quand il était encore journaliste à La Dépêche de Toulouse (ancêtre de celle du Midi). Qui s’en souvient et surtout qu’est-ce-que cela nous dit aujourd’hui ? Ces exemples savamment racontés («storytellés»)  pourraient-ils inspirer de futurs «teinturiers du pastel» (industries innovantes en leur temps) et l’apparition de nouveaux Jaurès dans la population étudiante ?

 

Ceux qui s’attablent encore au Bibent – et plus encore ceux qui n’y vont pas – savent-ils que c’est là que «trois étudiants serbes, inscrits à la faculté de lettres et affiliés à la société secrète panslave La Main Noire, conçurent les plans de l’assassinat  qui devait coûter la vie le 28 juin 1914 à Sarajevo, à l’archiduc d’Autriche, François-Ferdinand» ? Oui, la Première Guerre Mondiale est sortie d’une beuverie du Bibent ! 

 

Le storytelling consiste à mettre en scène une histoire, parfois la sienne (et pas toujours comme vous le savez). Mais comme je l’ai déjà écrit à de nombreuses reprises, ce n’est pas un travail d’historien. La story doit rester pertinente pour les générations actuelles. Il y a quelques années, j’avais travaillé à un programme pour tous les nouveaux habitants de la Vienne qui consistait à les inviter au Conseil Général et à leur offrir pendant un an de découvrir gratuitement le patrimoine de leur département, des merveilles romanes de Saint-Savin au parc du Futuroscope en passant par les bibliothèques et les piscines. Histoire de montrer que ce qui fait la richesse d’un pays de Cocagne, ce sont bien son passé, son présent et son avenir… Voilà bien un défi pour le Bibent mais aussi pour Toulouse…



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