Dans le blog qu’elle tient sur la plateforme de Libé, Les 400 culs, la journaliste spécialiste des contre-cultures (et en particulier de l’imaginaire érotique japonais) Agnès Giard signe un (im)pertinent papier intitulé : “Les sado-masos sont-ils des bobos ?”. Et si je vous en parle aujourd’hui, c’est que c’est un cas très intéressant de “self storytelling” : autrement dit d’histoire que l’on se raconte pour éviter d’affronter la réalité.
A en croire les médias – mais aussi les amis qui “avouent” fréquenter les soirées SM -, ces pratiques seraient plutôt celles d’une élite sociale. C’est bien connu, les ouvriers sont trop pauvres, trop fatigués – ou trop frustes – pour faire l’amour autrement qu’à la missionnaire. Les soirées fétichistes ne concernent que les CSP+ et les bobos. Ça coûte très cher une robe en vinyle”. Or Agnès Giard, qui côtoie régulièrement ce petit milieu, y a plus souvent rencontré des gardiens d’immeuble ou des vendeuses – voire des chômeurs – que des PDG ou des avocates d’affaires. Quand elle a dit cela à une journaliste de France Inter qui l’interviewait il y a un mois, cette dernière a éclaté de rire : “Mais enfin (…) il faut de l’argent pour sortir dans ce genre de soirée et en plus, tout le monde ne peut pas se permettre de sortir le soir”. C’est bien connu : les pauvres ne sortent pas de chez eux après la tombée de la nuit, le cinéma (aussi cher que l’entrée à une soirée SM !) : ils ne connaissent pas… Agnès Giard cite aussi les propos consternants du sociologue Claude Guillon qui pense lui aussi que les ouvrières travaillant la nuit ne peuvent pas se permettre de sortir… le soir : argument imparable !
Se raconter des histoires pour se valoriser
En réalité, cette totale méconnaissance de la réalité d’un phénomène comme le SM procède de deux raisons. La première est sans doute une certaine paresse intellectuelle qui est d’autant plus regrettable qu’une enquête de terrain émoustillerait sans doute quelques-unes de nos belles plumes et leur ouvrirait les yeux. La seconde est plus “perverse” : les formes de sexualité hors normes ne sont pas toujours simples à assumer socialement… sauf à en faire des pratiques réservées à une élite. Et l’on s’invente une histoire à laquelle on veut croire, celle qu’on partage ce goût des plaisirs insolites avec d’autres esprits élevés. Mais comme le dit mon ami Tom : “dur dur d’aller se faire fouetter par une dominatrice qu’on imaginait de la haute pour découvrir qu’en fait, on s’est fait baiser par le France d’en bas”. Les voies du self-storytelling sont – si j’ose dire – impénétrables…
> Dans un genre différent, je me souviens avoir pensé dès les années 80 que Canal+était une chaîne plutôt beau-beauf que bobo. Les émissions en clair, plutôt jeunes plutôt branchouilles, aidaient les voisins et connaissances à “se la raconter” alors qu’en fait, ils s’y abonnaient pour le foot et le film porno du mois… On a tous besoin de ces histoires qui nous renvoient de nous-même l’image socialement la plus valorisante.
