J’ai découpé l’autre jour l’annonce de la publication des lettres “sensuelles, menaçantes, ardentes, misérables aussi”, écrites par Napoléon à Joséphine, chez Jean de Bonnot. “Un ouvrage monumental de grand luxe à tirage limité. Une réalisation somptueuse et unique qui honore l’Edition française et fera la fierté des amateurs avertis”. Rien que ça !
Depuis que je suis petit, je suis fasciné par les publicités Jean de Bonnot dans les magazines TV et la grande presse, un mélange incroyable de “réclame” à l’ancienne, de jargon de relieur abscons pour le commun des mortels et d’une forme de populisme assumé.
Il faut parcourir en entier les pleines pages de publicité de la marque, elles valent le détour. Un tel verbiage pourrait paraître anachronique, mais pas pour le public visé. Mes grands-parents les lisent dans leur intégralité car pour eux, plus il y a de texte, moins cela ressemble à de la pub… ce qui est l’effet recherché ! Elle se termine par une pseudo signature manuscrite alors qu’il n’y a plus de Jean de Bonnot “physique” depuis belle lurette. Peu importe puisqu’on est au royaume du rêve.
Une qualité totalement Made in France
Le ton en est délicieusement désuet… et redoutablement efficace : “Il y a des traditions qui se perdent… et d’autres qui se perpétuent envers et contre tout” où les ouvrages sont “faits de bon papier vergé fabriqué comme autrefois, à la forme ronde et filigrané. Des volumes habillés d’une reliure plein cuir, dorés sur tranche à la feuille d’or, aux coins rempliés à la main et à l’os de bœuf, avec des décors aux fers gravés et ciselés à la main” : le lecteur sait d’emblée que c’est la qualité artisanale qui s’y exprime même s’il ne maîtrise pas tous les termes cités ! Ce n’est pas pour rien que Jean de Bonnot se présente comme”la dernière maison d’édition “à l’ancienne””. Dans une vidéo très bien faite, la directrice de la maison d’édition précise que “Federico Fellini disait à Monsieur Périgny qui a présidé pendant des années aux destinées de notre maison : “vos livres sont des bijoux que l’on aime lire… mais aussi caresser””.
Mais tout ce luxe, toute cette qualité “Made in France”, cela doit avoir un prix, non ? Dans mon enfance, les publicités précisaient effectivement que “les beaux livres ne peuvent être vendus à vil prix” mais cette formule a été remplacée par une autre, plus soft : “Il vaut mieux avoir peu de livres mais les choisir avec goût”. Néanmoins, “Chose curieuse : ces véritables objets d’art sont accessibles pour le prix de simples livres brochés. Comment est-ce possible ? La réponse tient dans l’engagement de toute une vie d’un éditeur amoureux des beaux livres. Jean de Bonnot réalise ses ouvrages avec l’aide d’artisans français et vend directement par correspondance. Un circuit court qui explique l’exceptionnel rapport qualité/prix”. Et, de fait, la plupart des livres sont vendus à moins de 50 euros.
Raffinement supplémentaire : le site web semble fonctionner de façon erratique, plus souvent down qu’à son tour… Est-ce un problème technique ou ne s’agirait-il pas d’un raffinement supplémentaire pour nous ramener à un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître ? Celui où les libraires n’étaient pas en ligne mais bien au fond de leur boutique ?
Alors, bien sûr, j’ai fais preuve d’un peu d’ironie en rédigeant ce post. Collectionnant moi-même les livres de cuisine d’avant la Révolution et adorant converser pendant des heures avec les artisans relieurs qui restaurent mes précieux ouvrages, je ne suis pas impressionné par le jargon déployé par Jean de Bonnot. Mais je ne me moque pas. Au contraire, je suis très admiratif de l’utilisation remarquable qu’ils font du Storytelling. En copiant intelligemment les codes de la bibliophilie la plus luxueuse, cette petite maison d’édition d’ouvrages historiques de seconde catégorie et de fond de catalogue ésotérique qui existe depuis plus d’un demi-siècle s’est forgée auprès d’un certain public une image de qualité qui n’est pas illégitime. “Ici, la tradition n’est pas une posture, c’est une raison d’être”. Et ils ont bien raison de s’en vanter !










