2008 août | le blog du storytelling - Part 3

Archive pour août 2008

The Economist ou l’art de la couverture

Samedi 2 août 2008

 

J’ai signalé il y a quelques semaines la qualité de la signature de Challenges (“que dit l’économie cette semaine ?”). Dans le même esprit, j’aime beaucoup les couvertures d’une autre hebdo, anglais celui-ci, The Economist.


Magazine de référence de l’économie à l’anglo-saxonne appartenant aujourd’hui au groupe Pearson, The Economist a été fondé en 1843 et se vend chaque semaine à plus de 1 million d’exemplaires, et à 90% hors du Royaume-Uni (seulement 40.000 en France) ! Depuis cette époque, il a toujours été un acteur engagé, libéral aussi bien en matière économique qu’en matière de moeurs. Ses rédacteurs ne signent jamais leurs articles (ce qui ne les empêche pas d’avoir une éthique unanimement reconnue même par ceux qui ne partagent pas leurs vues), s’effaçant ainsi derrière la “personnalité” forte du magazine. Même ses éditorialistes les plus influents sont “anonymes”. Les journalistes passent, The Economist reste… Le magazine est par ailleurs l’inventeur du célèbre indice Big Mac qui permet de comparer le coût de la vie entre les diférents pays du monde en se basant sur le sandwich de McDonald’s !


 


Du coup, les couvertures se distinguent aussi de celles de ses confrères. Au photo-portrait de l’homme de la semaine, The Economist préfèrera souvent une illustration symbolique. En effet, le concept de ce magazine consiste à raconter une story avec un simple dessin… mais qui en dit long… La preuve qu’une story ne passe pas forcément que par des mots mais qu’une image, un logo, peuvent parfois être diablement efficaces. 

Hors de la story, point de salut !

Samedi 2 août 2008

 

 

Le billet que j’ai posté hier sur Pixar à l’occasion de la sortie de Wall-E me rappelle une anecdote personnelle qui illustre le besoin qu’auraient certaines entreprises de mieux connaître leur histoire…

 

 

Quand je travaillais à Disneyland Paris, nous avions droit chaque année à la visite de Zoe Leader, vice-présidente de la communication des studios. Elle venait présenter aux cadres européens les films d’animation en cours de production. En effet, il faut travailler 12 à 24 mois à l’avance pour développer des attractions ou des produits dérivés qui puissent être prêts au moment de la sortie des dessins animés. Elle racontait à chaque fois l’histoire de ces films,  présentait les personnages et diffusait des extraits partiellement (ce qu’on appelle un “work in progress”) ou complètement animés.

 

En 1994, Zoe avait axé sa présentation annuelle sur les sorties à venir de Pocahontas, une légende indienne et…Dingo et Max. Le premier parce que c’était un projet ambitieux, dans la lignée du Roi Lion qui venait de confirmer la renaissance de l’animation, le second parce qu’il était réalisé en France par le studio que Disney venait d’y établir. Toute la salle applaudit à ces deux bonnes nouvelles. Moi, j’étais sceptique. Aussi beau artistiquement et musicalement que soit Pocahontas, c’était un film relativement froid, peu engageant et qui ne parlait pas aux Européens (alors que tous les Américains connaissent dès l’école primaire cette histoire vraie). Quant à Dingo et Max, c’était il faut l’avouer un dessin animé très quelconque et qui plus est, basé sur une série télé : qui a envie de payer pour aller voir au cinéma ce qui passe chaque semaine sur le petit écran ? Et il ne suffisait pas de faire appel à la fibre patriotique des Français pour imaginer qu’ils iraient le voir en masse juste parce qu’il était réalisé à Montreuil ! 

 

Dans les dernières minutes de sa présentation, comme par obligation, Zoe nous parla d’un petit film réalisé par des artistes extérieurs à Disney mais qui serait distribué par la Maison. Il s’agissait du “premier film entièrement réalisé en images de synthèse” et il semblait qu’il n’y avait pas forcément grand chose d’autre à en dire. Son nom ? Toy Story  bien sûr. Contrairement à beaucoup de mes collègues, je trouvais non seulement l’idée techniquement intéressante mais surtout l’histoire, toute simple, me semblait très engageante. Et lorsque je vis les premiers extraits, un frisson me parcourut même s’il ne s’agissait encore principalement que de polygones qui n’avaient pas toute la finesse de l’animation achevée. Il était évident pour moi qu’un souffle passait dans ce film. 

 

Le charme des premières fois

Cela me rappelle la conversation que j’ai eue un jour avec l’animateur de légende Marc Davis, un des proches collaborateurs de Walt Disney, alors octogénaire Je lui avais confié que la première fois que j’avais vu Blanche-Neige et les 7 nains, j’avais senti quelque chose de particulier qui n’existait pas dans les autres dessins animés. Il m’avait expliqué que “c’est normal, c’était le premier long-métrage d’animation. Nous avions la foi et je crois que ça se sent dans les images. Nous savions qu’il y aurait d’autres films, plus beaux et mieux animés mais ce ne serait plus jamais la même chose”. Autrement dit, Blanche-Neige a le charme des premières fois. C’est ce même sentiment que j’éprouvai en voyant les premières images de Toy Story.

 

L’erreur de Zoe – et de son auditoire – était compréhensible : personne n’imaginait alors que les jours de l’animation 2D étaient comptés. Mais ce qu’une meilleure connaissance de la story de Disney aurait pu apporter à tous ces cadres, c’est que les artistes de Toy Story croyaient dans leur film comme ceux de Blanche-Neige dans le leur 60 ans auparavant. Ils étaient en train d’écrire une histoire et de faire l’Histoire. Et ça, le public y serait forcément sensible.

 

Mon enthousiasme ne fut sans doute pas assez communicatif car, en dehors d’une petite parade, le parc Disneyland ne prépara pas grand chose pour la sortie du film. Et il n’y eut pas assez de jouets dans les Disney Stores pour faire face à la demande. Car au final bien sûr, Toy Story écrasa largement Dingo et Max au box-office et fit aussi beaucoup mieux que Pocahontas

 

Mais le succès aurait pu être bien plus important en France encore si Gaumont Buena Vista international, le distributeur, n’avait pas fait la même erreur que Zoe en marketant le dessin animé comme “le premier film réalisé entièrement par ordinateur” oubliant au passage de mentionner les artistes devant l’écran. Quel parent aurait envie d’emmener son enfant voir un film juste parce qu’il a été réalisé “par ordinateur” ?

 

On ne le répétera jamais assez : toute communication passer par une histoire. Hors de la story, point de salut !

Wall-E en dit long sur la success story de Pixar

Vendredi 1 août 2008

 

 

La sortie de Wall-E, le dernier-né de Pixar, a donné lieu à une unanimité journalistique comme on n’en avait guère vu depuis… Ratatouille, le film précédent du même studio ! Avec Pixar, chaque nouvel opus fait la part belle à une histoire impeccablement racontée ainsi qu’à des personnages inoubliables mais la meilleure story du studio, c’est encore la sienne ! Là réside sans doute le secret de John Lasseter et de ses équipes pour expliquer le nouvel âge d’or que traverse le cinéma d’animation quelque 40 années après la mort de son père fondateur, Walt Disney

 

 

Il était une fois… une lampe de bureau

La société – dont le nom évoque à dessein “pixel” et “art” – est née dans les laboratoires d’effets spéciaux de George Lucas après le succès de Star Wars, afin de fabriquer des ordinateurs et des stations graphiques. Mais le père de R2D2 et de C3PO n’a jamais vraiment réussi à comprendre les “geeks” qui oeuvraient dans ses bureaux. En 1986, il s’est débarrassé de sa filiale en la vendant à Steve Jobs, alors orphelin d’Apple (relisez sa story ici). Le PDG de Pixar, Ed Catmull, un génie de l’informatique, à l’origine de nombreuses avancées dans la 3D, avait un rêve secret : devenir le nouveau Walt Disney. Mais il comprit vite que l’animation 3D aussi potentiellement riche qu’elle fût ne remplacerait jamais la nécessité d’une bonne histoire. Il approcha donc un jeune animateur prodige et excellent scénariste, John Lasseter (qui venait précisément d’être renvoyé de chez Disney). A eux deux, aidés par un Steve Jobs en l’occurrence autant mécène que financier, ils allaient créer la légende Pixar. Une légende qui repose sur l’idée que les gens ne vont pas au cinéma pour voir un film juste parce qu’il est réalisé “par un ordinateur”. Ils vont au cinéma voir un film qui raconte une belle histoire (et qui se trouve être réalisé avec l’aide de l’ordinateur). 

 

Le studio a connu un premier succès avec Luxo Jr. Fidèle aux valeurs de la marque, ce cartoon révolutionnaire reposait déjà moins sur la technique que sur sa capacité à nous faire croire qu’une petite lampe de bureau puisse être douée d’une vie propre. Depuis, Pixar est allé de triomphe en triomphe avec ses longs-métrages, à commencer par Toy Story en 1995. Au début, John Lasseter a bénéficié de son association avec son ancien employeur, qui distribuait ses films en leur apportant la garantie de sa propre histoire. Mais peu à peu, le studio de Luxo est devenu un gage de qualité plus fort que celui de Mickey et c’est pourquoi, quand Disney a officiellement racheté Pixar il y a deux ans, officieusement il s’agissait en fait de la prise de contrôle de l’ancien roi de la 2D par les petits génies de la 3D. Aujourd’hui, Steve Jobs est l’actionnaire numéro 1 de Disney dont les studios sont désormais aux mains de Catmull pour le management et de Lasseter pour les aspects créatifs. Grands connaisseurs et admirateurs du passé de l’auguste maison, ils sont son nouvel espoir pour la revitaliser tout en restant fidèle à la petite lampe qui continue de les éclairer. 

 

Les secrets de Pixar

Le succès de Pixar s’explique en grande partie par l’application de trois principes qui remontent à Walt Disney lui-même et d’un quatrième qui lui est propre. 

 

1 – La force d’une bonne histoire

Tous les films de Pixar sont basés sur des histoires originales souvent “portées” pendant des années par leurs auteurs. Chacune est profondément différente des précédentes, il n’y a pas de formule répétée chaque année et qui finit par lasser. Toutes sont “passées au tamis” plusieurs fois, retravaillées jusqu’à l‘épure. 

> Regardez à ce propos les premières minutes de Wall-E, qui parviennent à nous raconter les 700 ans qui nous séparent de cette Terre du futur sans parole et sans nécessiter un fastidieux prologue comme d’autres studios l’auraient fait. 

 

Chaque story fait appel à plusieurs niveaux de lecture pour permettre aux enfants comme aux adultes d’en tirer une leçon à leur niveau. C’est ce qui a permis à Pixar d’être régulièrement nominé aux Oscars, non seulement dans la catégorie “meilleur film d’animation” mais aussi dans celle, plus prestigieuse, de “meilleur scénario original” en compétition avec des films en prises de vues réelles.

 

Enfin, Lasseter ne se repose pas sur ses lauriers. Ainsi, quand le studio a constaté que son idée de bêtisier – une idée géniale puisque par définition, en animation, il n’y a pas de scènes “ratées” par la faute d’un acteur – était reprise par ses concurrents, il a changé le principe de ses génériques de fin.

 

2 – La fidélité à sa propre histoire 

Walt Disney avait l’habitude de dire “Ne perdons jamais de vue que tout a commencé par une souris”… et c’est pour l’avoir oublié que la maison qu’il a fondée a traversé récemment une passe difficile. A l’inverse, John Lasseter et ses artistes ne manquent jamais de “truffer” leurs films de subtiles références à leur histoire (vous pouvez trouver une liste de ces perles en suivant ce lien). Pixar ponctue également chacun de ses anniversaires par des livres, des éditions spéciales en DVD, des documentaires etc. 

 

Et quand l’entreprise a fait évoluer son logo primitif qui représentait un ordinateur (son origine en tant que fabricant de machines), elle a introduit le petit Luxo Jr. à la place du « i » dans son nom. Afin de ne pas oublier sans doute que pour elle, “tout a commencé par une lampe” ! 

 

3 – Une histoire d’hommes

Comme Walt Disney qui était capable de faire émerger les talents en interne mais aussi d’aller chercher du sang frais à l’extérieur, John Lasseter a eu le courage, pour lutter contre ses propres excès de sentimentalisme en tant que réalisateur (Toy Story, Cars) de faire éclore une nouvelle génération de metteurs en scène au sein même de ses équipes. Et, au besoin, il va les chercher ailleurs comme dans le cas du génial Brad Bird qui a posé un regard distancié et parfois  acerbe sur la  famille américaine (Les Indestructibles). 

 

Et si l’on veut parler de confiance dans les hommes, il faudrait aussi ajouter celle dans le public. “Voilà bientôt deux décennies que la plupart des films produits par Pixar exigent beaucoup de leurs spectateurs pour leur offrir encore plus en retour. Ils procèdent d’un amour du risque et d’une confiance dans l’intelligence de l’auditoire qui va à l’encontre du conservatisme frileux de l’immense majorité des films de distraction venus d’Hollywood” a justement écrit Le Monde.

 

4 – Le principe Pixar

Pour être complet, il faudrait sans doute ajouter aux principes du grand Walt un autre qui est particulier à Pixar : chacun de ses films exprime un point de vue, a quelque chose à dire sur l’actualité de notre monde. On est loin des films gentiment consensuels de Mickey.

 

Ainsi Wall-E, qui remporte déjà un grand succès aux Etats-Unis, s’est-il invité dans la campagne présidentielle. Les conservateurs dénoncent un film “gauchiste et néfaste” qui, par le biais d’une fable écologiste, dénonce les excès de la société de consommation. Il est vrai que Pixar a ses studios près de San Francisco, loin de Los Angeles : l’esprit hippie n’est jamais loin. 

 

Au final, il en va de Wall-E comme des films précédents du studio. Comme l’a écrit Première, “(l’histoire) estracontée d’une façon qui se rapproche de la notion mythique de « cinéma pur » – un équilibre idéal entre l’image, le mouvement et le son pour un résultat à la fois beau, émouvant et compréhensible par tous”. C’est un modèle de définition de ce qu’une bonne story devrait être.

 

(A noter : ce billet reprend, actualise et développe un précédent Bon point décerné à Pixar en mai dernier et que vous pouvez retrouver ici).