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Joséphine Baker, la story d’une dame de coeur

 

 

“Malgré les soucis, malgré les ennuis / Sourire, sourire toujours” avait coutume de dire Joséphine Baker. 33 ans après sa disparition, la grande dame du music-hall semble un peu oubliée des jeunes générations si j’en juge par les cars de seniors qui constituaient le gros des visiteurs du château desMilandes en Dordogne le week-end dernier. C’est dommage : de nombreux artistes contemporains, de Michael Jackson à Madonna, se sont plus ou moins ouvertement inspiré d’elle et de ses combats. Car si Joséphine Baker a mis beaucoup de talent dans sa carrière artistique, elle sut en mettre bien plus encore dans sa vie. 

 

 

 

1 – La première star noire

 

Joséphine (avec le “e” accentué acquis lors de sa naturalisation) Baker est née Freda Josephine McDonald en 1906 à Saint-Louis aux Etats-Unis. Victime de ségrégation – elle est la fille d’un homme blanc qui ne l’a jamais reconnue et d’une femme noire de sang mêlé (indien) – elle a connu l’humiliation et l’extrême pauvreté qu’une telle situation pouvait impliquer. Quand elle débute à Broadway à 15 ans, elle sait à peine lire et écrire et elle a déjà été mariée deux fois. De son deuxième mari, elle ne conservera que le nom : Baker. Elle n’est pas très jolie – en tout cas selon les critères de l’époque – et elle ne danse pas spécialement bien mais elle dégage une sensualité rare et elle ne craint pas la provocation. Ce qui n’est pas bien vu aux Etats-Unis où l’on demande aux “nègres” de Broadway de rester à leur place.

 

En 1925, à seulement 19 ans, elle s’embarque donc pour la France. Elle a en effet été engagée au sein de la troupe de la Revue Nègre qui va faire les beaux jours du Théâtre des Champs-Elysées. Joséphine Baker y fait sensation dans un numéro de danse torride où elle mime sur scène un acte sexuel avec son partenaire masculin. Une ceinture de bananes qu’elle porte pour tout vêtement achèvera un peu plus tard d’en faire une star. La première  femme noire à atteindre ce statut est aussi la première à assumer aussi ouvertement son appétit sexuel et à collectionner les amants célèbres et inconnus. Ce qui dans la France des années folles est presque respectable ! A Paris, elle découvre également qu’elle peut se promener au bras d’un homme blanc sans se faire insulter ni jeter en prison. Obtenir la même liberté pour les femmes noires américaines sera l’un des combats de sa vie. 

 

Joséphine est (avec Mistinguett) la reine du Tout-Paris, celle à qui on passe tout. Elle se lance avec succès dans la chanson (J’ai deux amoursLa petite Tonkinoise…) mène la revue et achète cabarets et restaurants. Mais plus douée pour les dépenses somptuaires que pour la gestion, elle fera rarement de bonnes affaires. On est star ou on ne l’est pas… et star, elle l’est jusque dans ses caprices : elle possède un guépard apprivoisé qui terrorise ses voisins.

 

Joséphine Baker est célèbre dans le monde entier… sauf aux Etats-Unis : dans les Etats du sud, elle n’accepte pas que noirs et blancs soient séparés dans la salle et quand elle descend dans un grand hôtel à New York (où elle a pourtant payé et réservé la meilleure suite), on veut la faire passer par la porte de service, celle des “gens de couleur”. Plutôt que de se plier à des règles du jeu qu’elle méprise, elle préfère abandonner sa tournée. Il en demeurera une longue incompréhension entre elle et une partie de la critique américaine. En 1937, elle obtient la nationalité française.

 

 

2 – Une grande résistante

 

Quand la guerre éclate, elle choisit donc de rester à Paris. Il faut se replacer dans le contexte de l’époque pour comprendre ce que cette décision implique comme courage. Impressionnés par sa popularité, les nazis n’osent pas l’arrêter dans un premier temps malgré leur mépris pour cette artiste “dégénérée”. 

 

Elle semble donc continuer sa carrière comme si de rien n’était. Après tout, d’autres artistes semblent aussi s’accommoder de l’occupant… sauf que dans son cas, il s’agit d’une couverture. Secrètement, elle transmet, bien cachées dans ses partitions, des informations vitales pour la Résistance. Ce n’est que lorsque sa situation devient par trop périlleuse et qu’elle craint d’être dénoncée qu’elle s’enfuit en Afrique du Nord où elle se produira en spectacle pour distraire les Alliés. Après la guerre, elle sera décorée pour son héroïsme.

 

Elle mènera d’autres combats par la suite et accompagnera Martin Luther King dans sa marche pour les droits civiques. Avec le temps, elle obtiendra même sa plus grande satisfaction quand la loi autorisera les noirs et les blancs à assister ensemble à ses concerts. C’est que près de 40 ans après ses débuts, Joséphine Baker est toujours une star. Elle a su adopter de nouveaux rythmes et de nouvelles chorégraphies venus d’Amérique du Sud. Tout au long de sa carrière, elle a su se réinventer constamment, surprenant ceux qui la croyaient déjà ringarde.

 

 

3 – La mère d’une tribu arc-en-ciel

 

Et pourtant, elle a a envie de prendre ses distances avec le music-hall, Joséphine veut aussi vivre pleinement sa vie de femme. Ne pouvant avoir d’enfants, elle conçoit avec son mari et chef d’orchestre, Jo Bouillon, le projet d’en adopter non pas un mais douze ! Il s’agit en effet de permettre à des enfants de toutes origines de grandir ensemble. Mais décidément très en avance sur son temps, elle se refuse par ailleurs à “acculturer” les gamins qu’elle adopte : en plus d’une éducation commune, chacun recevra un enseignement spécifique sur sa culture d’origine afin qu’il ne l’oublie pas. Ainsi, chaque enfant apportera un point de vue unique à la famille Bouillon ! Elle n’hésite pas à proclamer qu’“il n’y a qu’une seule race et c’est la race humaine”.

 

Pour élever cette “tribu arc-en-ciel”, il faut une grande demeure. Dans l’immédiat après-guerre, lors d’un séjour en Dordogne, Joséphine était tombée amoureuse du château des Milandes. Elle l’achète donc en 1949 et elle vivra là un grand bonheur à la campagne.

 

Mais sa vie “à la campagne” ressemble un peu à celle de Marie-Antoinette au petit Trianon ou dans sa ferme de Versailles : Joséphine invite régulièrement ses amis du show-biz à se produire l’été dans un festival qu’elle subventionne généreusement. Surtout, elle entreprend des travaux coûteux et capricieux : ne demande-t-elle pas aux plus grands décorateurs du temps de réaménager les salles de bains du château afin de les assortir… à ses flacons de parfums ? Aujourd’hui encore, on peut visiter les salles de bains Jeanne Lanvin ou Christian Dior !

 

En 20 ans de vie et de folles dépenses aux Milandes, elle a dilapidé sa fortune et son mariage n’y a pas résisté. Elle décide une nouvelle fois de revenir au music-hall pour éponger ses dettes et surmonter ses difficultés personnelles. Mais pendant l”une de ses absences, le château est saisi et vendu. Désespérée, elle convoque la presse et annonce qu’elle va squatter devant la porte jusqu’à ce qu’on la laisse entrer. Elle passe effectivement la nuit dehors et tombe grièvement malade. Comme on craint aussi pour son équilibre mental, elle est hospitalisée de force.

 

 

4 – Une mort de légende

 

Il est des stars dont la déchéance ajoute à la légende. Heureusement, dans le cas de Joséphine Baker, la fin de sa story est plus heureuse. Une femme va jouer les bonnes fées pour elle : la princesse Grace. Touchée par la déchéance de la star, elle lui offre une grande maison à Monaco pour qu’elle puisse y loger avec sa tribu. Elle l’encourage aussi à remonter sur scène. 

 

A près de 70 ans, tout le monde s’attend à ce que Joséphine Baker ne soit plus que l’ombre d’elle même mais à Monaco où elle fait son tour de chauffe, elle étonne. A Bobino ensuite, le tout-Paris lui rend hommage : elle est décidément toujours la reine du music-hall. Mais trois jours après le début des représentations, on la découvre inanimée dans son lit, des coupures de presse éparpillées autour d’elle. Officiellement, elle est décédée d’une hémorragie cérébrale. Mais en réalité, et c’est beaucoup plus beau, c’est en lisant les articles dithyrambiques sur son come-back qu’elle a quitté a vie : Joséphine Baker est morte de joie.  

 

 

5 – Un modèle pour les artistes d’aujourd’hui

 

Après avoir reçu les honneurs militaires (une première pour une artiste, qui plus est née à l’étranger), elle est enterrée à Monaco, toujours sur l’intervention de la princesse Grace. 

 

Comme toutes les icônes, Joséphine Baker est passée par quelques années de purgatoire. On l’a accusée – en particulier aux Etats-Unis – d’avoir incarné la femme noire dans toute sa sensualité “animale” et ainsi renforcé les stéréotypes racistes alors qu’elle luttait par ailleurs contre la ségrégation. C’est oublier le contexte de l’époque, la France qui avait encore ses colonies et qui incarnait pourtant simultanément la patrie des droits de l’Homme : tout le monde a vécu cette schizophrénie dont nous sommes heureusement sortis (?).

 

Il y a deux ans, pour le centenaire de sa naissance, la ville de Castelnaud (dont dépendent les Milandes) a commandé à l’artiste Chouski une statue de Joséphine. Il s’agissait d’exalter trois aspects de sa story : l’héroïne de la résistance, l’infatigable chantre de la lutte anti-raciste et la maman de la tribu arc-en-ciel. Depuis, d’autres projets ont vu le jour, comme le spectacle de Jérôme Savary. Le temps semble venu pour le come-back ultime de Joséphine Baker.

 

Quand Michael Jackson devient le premier chanteur pop à plaire autant aux blancs qu’aux noirs, c’est à elle – qui avait ouvert la voie – qu’il le doit. Quand Madonna s’amuse à repousser les tabous sexuels et se réinvente album après album, c’est encore à elle qu’elle ressemble. Quand Angelina Jolie et Brad Pitt (ou Madonna, encore) adoptent des enfants venus des différents continents c’est toujours son exemple qui les inspire. Les artistes qui s’engagent dans la lutte anti-raciste, pour ou contre la guerre (mais en tout cas qui s’engagent, qui ne sont pas “tièdes”) lui doivent tous une fière chandelle. Mais Joséphine Baker était unique. La ceinture de bananes dissimulait bien plus qu’un corps de rêve. Derrière, il y avait aussi un coeur de rêve.

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