2008 juillet | le blog du storytelling - Part 2

Archive pour juillet 2008

Arcimboldo aurait-t-il bu du Malibu ?

Dimanche 20 juillet 2008

 

 

J’apprécie la campagne d’affichage pour Malibuvisible actuellement dans le métro parisien. Je trouve que ces visuels aident à raconter une story, certes courte (en affichage, on ne peut pas dire grand chose), mais vivante.


Créé en 1893, Malibu est un rhum blanc fabriqué à la Barbade, embouteillé en Ecosse et qui appartient au géant français des spiritueux Pernod Ricard (merveille de la globalisation !). Son logo – un palmier sur fond de coucher de soleil – rappelle que, dans ses campagnes précédentes, la marque a souvent été associée à la vie nonchalante des Caraïbes et à la fête nocturne. Tous les rhums racontent d’ailleurs cette même histoire… Bref, Malibu ne se différenciait pas beaucoup jusqu’à présent de ses concurrents. 


Cette campagne au concept estival et aux visuels très frais permet de commencer une story – qui devra être suivie dans la durée pour s’imposer. L’histoire que nous raconte Malibu, c’est que la personnalité de la boisson (et donc de celui qui la boit) varie suivant les parfums. Cette idée de personnifier un goût par un visage fonctionne très bien. Par ailleurs, c’est aussi une façon de montrer à l’extérieur ce qu’il y a à l’intérieur de la bouteille opaque, de réintroduire une idée de la transparence… d’autant qu’ainsi on évite de rappeler que dans cette bouteille, il y a aussi de l’alcool ! Le tout repose sur un concept humoristique qui ne peut que plaire à une cible jeune (pour qui Malibu est la marque d’alcool la plus consommée).


 


Enfin, cette pub nous renvoie à des codes culturels bien connus, quasi universels. Depuis Arcimboldo (1527-1593), on sait que des légumes ou des fruits arrangés dans un ordre particulier peuvent figurer un visage et, morphopsychologie aidant, un caractère. Le musée du Luxembourg a organisé une exposition de cet artiste maniériste il y a seulement quelques mois, dont les visuels sont encore dans toutes les têtes (à Paris). La story Malibu se greffe donc sur une autre, qui nous est déjà familière.


Cette campagne montre donc qu’une story n’a pas nécessairement besoin de raconter l’histoire de la marque. Elle peut en créer une qui ne se base pas sur la date de fondation ou les grandes heures de l’entreprise mais sur des valeurs qu’elle s’approprie pour en commencer une nouvelle. Mais pour marquer les esprits et être crédible, il faudra pouvoir la faire vivre dans le temps.

 

Baron le Lestac, le vin fort en storytelling

Vendredi 18 juillet 2008

 

Ce billet sera court car l’excellent magazine Challenges a déjà fait tout mon travail. Dans un intéressant article dont je vous conseille la lecture sans modération, la journaliste Alice Mérieux a décodé l’étiquette d’une bouteille de Baron de Lestac . 


Bien qu’il s’en défende, “Baron de Lestac, c’est tout sauf un produit marketing !”, il s’agit tout au contraire d’une pure création marketing, dûe à son propriétaire, Pierre Castel qui préside aussi aux destinées des magasins Nicolas (une belle story aussi que celle de Nicolas, j’y reviendrai). 


En effet, il n’existe pas de baron de Lestac, ce nom étant en fait l’anagramme de… Castel. Pas non plus d’ancienneté – la marque date de 1995 – ni de château – la grille n’est qu’un logo – ni de domaine : il s’agit d’un vin d’assemblage. Même sa signature “l’âme du bordeaux” est purement marketing… mais j’approuve !


Voilà bien la preuve qu’avec une excellente story (créée pour l’occasion) et une bonne force de vente, un vin standard peut devenir le premier bordeaux de France et écouler chaque année 20 millions de bouteilles.

Borloo plus doué que Lauvergeon dans la crise Areva

Vendredi 18 juillet 2008

 

Dans la gestion de l’affaire Tricastin, le ministre d’état de l’écologie, de l’énergie et du déveoppement durable, Jean-Louis Borloo, s’est démarqué de la stratégie suivie par Anne Lauvergeon en s’exprimant efficacement le 17 juillet dans Le Parisien (propos recueillis par Frédéric Mouchon).


Ainsi, puisque elle ne s’était pas encore exprimé publiquement à cette date, il s’attribue la direction de la gestion de crise : “Je lui ai déjà demandé d’aller sur place, de faire un audit interne et de tirer toutes les conséquences qui s’imposent s’il s’avère que des fautes professionnelles sont à l’origine de cet incident (…) J’avais déjà demandé à Anne Lauvergeon que des sanctions soient prises quand l’ASN a rendu, au lendemain de l’incident, un rapport qui pointait notamment des négligences en matière de maintenance”. On voit bien là l’illustration de ce que j’indiquais plus haut : à ne pas parler, on laisse les autres s’attribuer le bénéfices de vos actions (en bien ou en mal). Borloo préempte intelligemment l’argumentaire ultérieur d’Areva.


Même s’il ne s’agit pas ici d’un incident nucléaire mais d’un dysfonctionnement au niveau de l’entretien de la centrale, lorsqu’on travaille dans le domaine du nucléaire, aucune négligence ne peut exister. Et la transparence doit être exemplaire (…) Comme il ne s’agissait pas d’un incident sur la centrale nucléaire elle-même, mais d’une pollution, certains ont peut-être eu tendance au début à traiter le sujet comme une pollution classique. Mais une pollution dont l’origine provient d’une centrale nucléaire ne peut pas être traitée comme n’importe quelle autre« . Jean-Louis Borloo utilise les bons mots, ceux qu’Areva n’a pas eu le cran de dire assez tôt.


Enfin, il repasse du particulier au général : “Je ne veux pas que les gens aient le sentiment que l’on cache la moindre chose. Dans un premier temps, le Haut-Comité va suivre les conséquences de l’incident, notamment au niveau local. Mais je souhaite qu’il se penche sur la situation radio-écologique de l’ensemble des sites nucléaires et que l’on vérifie notamment l’état des nappes phréatiques situées près de toutes les centrales nucléaires françaises.Il faut faire un état des lieux”.


En annonçant un audit des nappes phréatiques de l’ensemble des centrales nucléaires, il reprend le contrôle de la situation. Le sondage du Monde cité plus haut indique pour le moment que les Français se méfient autant du gouvernement (70%) que d’Areva (68%) dans la gestion transparente d’une crise nucléaire. Mais Borloo, particulièrement crédible sur le sujet depuis le Grenelle de l‘environnement ne perd pas de temps pour commencer à retisser le lien de confiance. “Le ministère de la Santé suit de près tous les captages d’eau potable. On peut lui faire totalement confiance (…) On me dit que tout est sous contrôle. Je veux m’en assurer”. 


C’est assurément un excellent communicant. Avec ses déclarations, le politique a pris un temps d’avance sur l’industrielle.

Le communiqué de presse qu’Areva aurait dû envoyer

Vendredi 18 juillet 2008

 

 

Com’ Fiction : le communiqué qu’Areva n’a pas envoyé (et c’est dommage !)
 

Le bon communiqué d’Areva aurait dû comprendre un paragraphe final comme celui que je propose : 


Areva présente ses regrets aux maires des communes ainsi qu’aux populations concernées pour ne pas les avoir tenus informés en temps utile. L’entreprise et ses filiales ont toujours tenu à aller bien au delà de leurs simples obligations en tant que principal employeur des bassins de la Drôme et du Vaucluse en associant en toute transparence leurs voisins à leurs activités et à leur développement. Areva renouvelle ses excuses et espère que les dysfonctionnements avérés – mais désormais corrigés – n’affecteront pas le lien de confiance qui la lie depuis plus de 25 ans aux populations concernées”. 


Manière subtile aussi de contrebalancer son erreur d’Areva par le rappel du côté positif de sa présence (5.000 emplois, des impôts locaux très bas etc.). A cela, il aurait fallu ajouter aussi que la direction du groupe viendrait bientôt au devant des populations, annoncer des futures journées portes ouvertes etc.


Lapsus révélateur

Lors de sa conférence de presse, Anne Lauvergeon a finalement présenté ses excuses, ce qui est louable. Mais les termes dans lesquelles elle les a exprimées valent la peine d’être cités : “Les premières conclusions que je tire sont humaines, et je tiens à m’excuser par rapport à toutes les inquiétudes et les émotions suscitées par cet incident”. Or, rappelons-le, si elle n’est pas grammaticalement incorrecte, l’expression “je m’excuse” est fortement déconseillée. On doit dire “je présente mes excuses” car on sollicite de son interlocuteur qu’il vous excuse (pardonne). Si on “s’excuse”, cela signifie littéralement qu’on s’excuse soi-même ! 


Evidemment, il s’agissait ici d’une déclaration orale faite par la présidente du directoire et l’on peut comprendre le choix d’un langage simple et direct plutôt que châtié. Effet de mimétisme aidant, depuis l’élection de Nicolas Sarkozy,il faut reconnaître que les élites s’expriment de façon plus populaire qu’avant. Néanmoins, la réponse d’Anne Lauvergeon trahit sans doute (inconsciemment ?) une certaine difficulté à reconnaître les erreurs de son groupe. Une réticence qu’elle réitère d’ailleurs à un autre moment de sa déclaration : « Quand j’ai appris l’incident de Romans, je me suis dit : ‘quelle déveine”. Si tout provient de la malchance, c’est sûr, on se sent tout de suite moins responsable…


Anne Lauvergeon dans le texte

Sur le site d’Areva, on peut lire ces anciens propos de la présidente du directoire :

Se comporter de manière responsable, en minimisant les risques, est dans l’intérêt de l’entreprise. Désormais, la société civile apprécie, juge, voire sanctionne le niveau de responsabilité avec lequel une entreprise conduit son activité en estimant positivement ou négativement sa contribution au bien commun. Répondre en termes d’utilité sociale, d’acceptabilité, de légitimité et donc de confiance, c’est le nouveau moteur d’un capital dit de réputation, certes immatériel, mais devenu vital pour l’entreprise.

 

Areva : le ratage de Tricastin

Vendredi 18 juillet 2008

 

Suite à la découverte le 7 juillet dernier sur le site nucléaire du Tricastin d’une contamination à l’uranium tardivement communiquée aux populations locales, un début de psychose semble s’être emparé des médias et du public. Il faut dire qu’en plus du retard involontaire (?) pris par Areva pour communiquer sur cet incident, l’autorité administrative indépendante de sûreté nucléaire (ASN) a découvert depuis dans la nappe phréatique les traces d’une pollution ancienne beaucoup plus problématique car d’origine inconnue. 


Gérer la communication à propos d’un incident où figure le qualificatif “nucléaire” est sans doute l’un des exercices les plus périlleux de la communication de crise. Pourtant, on peut s’interroger sur la stratégie suivie par le géant français de l’énergie fissile. La story d’Areva en matière de transparence plaide-t-elle pour qu’on lui fasse confiance ?


Tricastin, second pôle industriel français après La Hague

Le site du Tricastin est situé à cheval sur la Drôme et le Vaucluse et constitue “la plus importante concentration nucléaire et chimique de France” avec une surface de 600 hectares. Il emploie plus de 5.000 personnes. Tricastin a été fondé en 1981 par le PDG de la Cogema - l’ancêtre d’Areva -, Georges Besse (par la suite PDG de Renault, il fut assassiné par Action Directe). Il comprend, outre une centrale nucléaire EDF qui alimente en électricité les usines du site, plusieurs filiales d’Areva (Eurodif, Comurhex, Socatri…) et des services publics comme le CEA(Commissariat à l’énergie atomique, un organisme public de recherche scientifique).


Depuis 2002, l’ASN a mis en cause à de nombreuses reprises des manquements à la sécurité sur le site du Tricastin. Certes, il s’agissait d’incidents, voire de simples dysfonctionnements, et la perfection n’est pas de ce monde… Certes, globalement, l’ASN a noté les efforts faits par Areva pour progresser. Mais l’objection n’est pas recevable. Avec un risque de mort d’autant plus effrayant qu’il est invisible, le nucléaire ne permet pas un fonctionnement de pensée rationnel. On n’est jamais dans l’”insignifiant” dans ce domaine.


Une chronologie impitoyable pour Areva

Dès le 2 juillet, la Socatri, une filiale d’Areva qui traite des effluents radioactifs de Tricastin, aurait constaté un défaut d’étanchéité – une fissure – sur une vieille cuve de rétention et décidé qu’il était urgent… d’attendre. C’est en fait le début d’une incroyable série de “ratés”. A partir de combien de dysfonctionnements peut-on parler de crise ? Ce n’est pas une remarque ironique, cette question est au coeur de la problématique de la communication de crise : quand les “signaux faibles” doivent-ils donner lieu au déclenchement d’un plan de crise ? Les grandes entreprises sont sensées y avoir réfléchi et défini des “seuils d’alerte”. Dans le cas d’Areva, ces seuils n’ont semble-t-il jamais été identifiés. 


Le lundi 7 juillet dans la journée, des agents interviennent sur la fuite sans y mettre fin. Quand l’alarme se déclenche à 19 heures, la solution uranifère se répandant désormais dans les rivières avoisinantes, rien de ne passe. Ce n’est qu’après minuit que l’information est transmise et il faut attendre 6 h 15 le mardi matin pour déclencher le plan d’urgence ! La Socatri juge bon d’attendre encore une heure et demie pour prévenir l’ASN et la préfecture. Quant aux maires des communes concernées par la contamination, ils ne seront avertis que le mardi après-midi, soit près de 24 h après les faits ! Une façon très claire de bien les ramener à leur statut de citoyens de seconde zone. “Puisqu’il n’y a pas eu de morts, à quoi bon les inquiéter ?” semble avoir été le raisonnement suivi par la Socatri. A l’issue de cette journée, tandis que la psychose va commencer à s’installer, le réseau Sortir du nucléaire accuse Areva d’avoir mis “sciemment en danger la vie des populations”. Sans retenir le “sciemment” on peut en effet s’étonner de la non réactivité d’Areva… puis de son silence assourdissant pendant ces heures critiques et les jours qui vont suivre.


Ce n’est en effet que le 11 juillet qu’Areva – ou plutôt la Socatri, la maison mère continuant de faire profil bas – prendra la peine de sortir un communiqué. 4 jours, une éternité en temps de crise. Elle confirme le classement de l’incident en niveau 1 (le moins élevé sur une échelle de 7), c’est-à-dire une simple “anomalie de fonctionnement” qui justifie néanmoins l’arrêt anticipé de l’utilisation des cuves de stockages incriminées. L’incident trouverait “en partie son origine dans les travaux de modernisation de la station de traitement des effluents industriels qui devaient s’achever prochainement”. L’entreprise reconnaît donc maladroitement qu’elle avait conscience de la vétusté des équipements et travaillait justement à la modernisation de la station de traitement quand les fuites se sont produites. Elle conclut son communiqué en invitant “les associations à participer aux prélèvements opérés dans le cadre du plan de surveillance renforcé de l’environnement” et en renouvelant “ses regrets pour les inconvénients suscités par l’incident et ses conséquences médiatiques”. La dernière partie de la phrase est ambigüe. On peut présenter des excuses pour une faute, pas pour le fait que les médias s’en soient (justement) emparés…


C’est qu’entre temps, une enquête diligentée par l’ASN a indiqué que la contamination était de relativement faible ampleur et déjà en voie de résorption mais a, du coup, révélé dans la nappe phréatique des traces d’une pollution ancienne beaucoup plus ancienne et d’origine inconnue donc beaucoup plus problématique. Cette dernière pourrait être due à des fuites antérieures. Mais les habitants, les associations et les médias pointent les déchets d’une ancienne usine militaire d’enrichissement de l’uranium qui a fonctionné sur le site du Tricastin des années 60 aux années 90. Nul n’est très sûr de ce que cache le tertre où sont enfouis ces déchets…


Enfin, le 17 juillet, Areva prend la parole en direct. Son argumentaire tient en 2 points . 

> L’entreprise reconnait sa responsabilité, tout en la minimisant, ce qui est l’objectif d’une bonne com (le but n’est pas de s’avouer “coupable”) : une enquête interne a fait apparaître « un manque de coordination évident entre les équipes en charge des travaux et celles responsables de l’exploitation« . C’est ce dysfonctionnement qui serait « à l’origine de cet incident (…) L’erreur de l’exploitant est aussi d’avoir attendu les résultats des mesures complémentaires pour prévenir les autorités”. Par ailleurs, l’entreprise rappelle que ce rejet dans l’environnement de 74 kg d’uranium n’a eu de conséquence « ni sur la santé des personnels et des riverains, ni sur leur environnement« .

> Areva sanctionne les responsables et prend des mesures pour éviter que la situation ne se reproduise : l’entreprise procède au limogeage du directeur de l’usine du Tricastin. Son successeur sera chargé de faire « une revue globale du fonctionnement de l’établissement et de sa sécurité » et de « conduire avec l’aide du groupe un retour d’expérience approfondie de l’événement et sera chargé de la mise en œuvre des conclusions« . Par ailleurs, « des mesures d’accompagnement vont être proposées aux chambres d’agriculture du Vaucluse et de la Drôme à destination des agriculteurs touchés par l’interdiction temporaire d’arrosage« .


Cette mise au point est globalement bonne mais il manque une chose importante : des excuses. Il est très important (même quand l’entreprise ne porte aucune responsabilité dans une crise) de faire montre d’empathie envers les “victimes” éventuelles. Areva propose certes un dédommagement aux agriculteurs mais pas un mot de regret sur les peurs générées auprès des populations. 


Le 18 juillet marque la fin officielle de la crise. En fait, les excuses d’Areva sont  venues avec le déplacement d’Anne Lauvergeon sur place (entre temps, une nouvelle fuite a été détectée, cette fois dans l’usine FBFC, une autre filiale d’Areva, qui fabrique du combustible nucléaire). La patronne d’Areva donne ensuite une conférence de presse face au lac de Lapalud. Elle exprime donc ses regrets et rappelle que l’incident ne doit pas remettre en cause les choix nucléaires de la France. L’industrie du nucléaire est la plus surveillée au monde et on ne peut en faire l’économie. Elle rappelle aussi le paradoxe de la transparence : “si à chaque fois que nous sommes transparents nous provoquons des craintes, il y a un problème”… oubliant que la psychose de Tricastin n’était pas due à la transparence… mais à son manque ! Néanmoins, Lauvergeon se tire bien de l’exercice (vous pouvez visionner un extrait de la conférence en fin de ce billet). Elle parle même des “mères de familles” qu’elle a rassurées – marque d’empathie – et va jusqu’à boire un verre d’eau du lac de Lapalud pour en prouver l’innocuité : le geste est classique en cas de crise mais il est efficace et ne manque pas de panache. 

 

Communiquer en temps de crise n’est pas seulement difficile, c’est aussi très délicat. La critique que je fais est aisée, je le sais, puisque provenant après coup et de l’extérieur. Mais enfin, Areva, n’est pas la dernière petite PME du coin, c’est l’une des plus grosses entreprises françaises et elle a été mal conseillée dans cette affaire.


Certes, les réponses d’Areva à la crise de Tricastin les 17 et 18 juillet ont été bonnes : 

1- admission de la responsabilité : pas forcément de la culpabilité même si pour le public, il n’y a qu’un pas de l’une à l’autre ; 

2 – correction/action : sanctions prises contre les responsables, plan pour éviter que les erreurs ne se reproduisent; 

3 – et excuses : empathie.


L’erreur d’Areva n’est donc pas dans sa réponse mais dans son timing. Il semble que les dirigeants se soient dit : “attendons d’avoir des certitudes pour communiquer”. Mais le silence pendant 10 jours n’est pas une attitude responsable. Pas quand se développe une psychose. Anne Lauvergeon aurait dû se rendre sur place dès le 8 ou le 9 juillet pour rassurer et assurer que toute la lumière serait faite en interne et en promettant dès ce moment-là des sanctions contre les responsables. Elle aurait dû être ensuite sur les plateaux de télé pour rappeler les précautions prises par Areva… et subtilement faire passer le message de l’importance de l’énergie nucléaire pour l’économie française… 


Elle a traversé victorieusement d’autres crises qui la touchaient : les rumeurs sur sa rémunération et son parachute doré (d’un montant inédit pour une entreprise publique) et sa réélection à la tête d’Areva malgré l’opposition de Thierry Breton. Chaque fois, on avait évoqué l’intervention d’Image Sept, le très puissant cabinet de RP d’Anne Méaux. Qui a conseillé Lauvergon cette fois ?


Car en étant absente pendant les 10 premiers jours de la crise, elle a laissé d’autres voix que la sienne être entendues : celles des opposants au nucléaire, celles des populations locales (“La population est inquiète et ne croit plus aux chiffres officiels« , assure l’adjoint au maire de Bollène dans Le Monde) et même celles de politiques toujours prompts à pratiquer le « ponce-pilatisme ». 


Heureusement, après la tempête, les vents devraient maintenant commencer à se calmer (j’écris ce billet vendredi 18 juillet au soir). Tout le monde – industriels, politiques et mêmes les édiles locaux soucieux des retombées financières des entreprises implantées sur leur territoire – a intérêt à ramener la confiance dans une filière indispensable à notre indépendance énergétique. Déjà, des députés UMP, PS et Verts s’entendent pour réclamer une commission d’enquête parlementaire, premier pas habituel vers l’étouffement de l’affaire. 


D’ailleurs, la psychose d’abord entretenue par les médias – ça fait de l’audience – retombe elle aussi. Un sondage du Monde réalisé le 18 juillet - jour de l’intervention d’Anne Lauvergeon – révèle que les Français estiment la menace du réchauffement climatique autrement plus préoccupante que celle du nucléaire (50% contre 27%). D’ailleurs, ils sont 67% à penser qu’on soit conserver le même “mix énergétique” qu’actuellement. Si le nucléaire semble globalement accepté, il est à noter qu’en cas d’incident nucléaire, nos concitoyens se méfient d’Areva pour être informés (68%) ainsi d’ailleurs que des médias (60%). Le lien de confiance sera difficile à rétablir.


Mise à jour de ce billet le dimanche 20 juillet 2008


 

Dans une interview au JDD (propos recueillis par Nicolas Prissette), Anne Lauvergeon revient sur ces deux semaines folles pour tenter de clore définitivement le dossier. Extraits de ses propos :


« J’ai vécu ces dix jours intensément. (…) Nous avons sans doute sous-estimé l’amplitude de l’émotion. Nous avons également été surpris par la réaction médiatique. En effet, il s’agit d’une anomalie classée de niveau 1 (sur 7) par l’Autorité de sûreté nucléaire. Cela signifie qu’il n’y a pas de danger pour les travailleurs, les riverains et l’environnement. Ce type d’incident est toujours rendu public. Areva en a enregistré 7 l’an dernier, le Commissariat à l’énergie atomique et EDF en ont compté 79.« 

 

Attention : une story peut en cacher une autre

Jeudi 17 juillet 2008

 

Vous êtes-vous bien brossé les dents ?

Vous êtes-vous bien brossé les dents ?

Les images qui suivent (sauf celle ci-dessus qui est l’affiche des célèbres Dents de la Mer de Steven Spielberg) sont extraites d’un reportage passé dans le Magazine des voyages de pêche  en 2006 et qui ont ensuite largement circulé sur le Net. 


Quelle story nous racontent-elles ?


 


Story 1

Un pêcheur, dont nous apprendrons qu’il se nomme Arnold Palmer et qu’il est australien, pagaie dans un lagon. Pourquoi un pêcheur pêcherait-il en canoë ? Passons… En tout cas, voilà une certaine vision du paradis…


 


Story 2

La vision édénique se gâte quand on aperçoit la silhouette d’un grand requin blanc. Nous avons tous en tête les images des Dents de la Mer, ce qui implique d’un seul coup une story toute différente…




 


Story 3

Notre crainte est confirmée quand on voit le féroce animal passer à l’attaque. Arnold risque d’y laisser son bras. Ce n’est plus une vision menaçante, c’est une horror story ! Bien sûr, on pourrait se demander pourquoi soudain, on n’est manifestement plus dans le même bateau mais là aussi, passons…


 


Story 4

Vous avez tout faux ! Le journaliste nous apprend que le pêcheur a jadis sauvé cette femelle (car il s’agit d’une femelle, je ne sais pas à quoi on peut le savoir) prise dans ses filets. Et depuis, Cindy – oui, le monstre a un nom – le suit comme un toutou. Notre homme a donc apprivoisé un grand requin blanc. Alors, même si on en frissonne encore, on ne peut que s’attendrir devant une scène très 30 millions d’amis.


En fait, il y a une 5e story…

Débusquée par les fins limiers de Hoaxbuster, le site qui traque les « canulars du web », on apprend qu’en réalité, Arnold Pointer n’existe pas, qu’il s’agit (ou s’agirait ?) de Michael Scholl, un “océanologue réputé, le seul à être capable d’approcher les requins blancs de cette façon”. Enfin, le journaliste du Magazine des voyages de pêche le confirme par ailleurs : “Oui cette info est passée dans notre édition n° 56, qui était le numéro…d’avril 2006”. Il s’agissait donc d’un requin d’avril !


Moralité : les images, comme les histoires, peuvent toujours être à double sens. Et vous, quelle story imagineriez-vous ?

 

Comment j’ai découvert le pouvoir d’une bonne story

Jeudi 17 juillet 2008

 

Quand j’étais jeune chargé de communication institutionnelle à Euro Disney, un an avant l’ouverture du parcDisneyland Paris, la direction n’était pas briefée sur les réponses à apporter aux journalistes quand une annonce était faite aux Etats-Unis qui ne la concernait pas directement. Cela peut sembler incroyable dans un groupe de la taille de Disney mais en cette époque pré-Internet, cela ne choquait personne que l’information mette du temps à circuler entre la maison-mère et sa filiale… 


Cette année là, Disney USA prévoyait l’ouverture d’un second parc en Californie. Deux projets étaient en compétition. Le premier semblait un peu manquer d’ambition. Il tirait son inspiration du parc Epcot en Floride et se serait donc appelé Westcot (« Epcot de l’ouest ») et aurait coûté bien moins cher. Il se serait situé tout à côté deDisneyland, en fait sur le parking même du premier parc (un parking à étages serait construit ailleurs en remplacement).


Le second était plus ambitieux. Il ne se rattachait à aucun parc pré-existant, son thème aurait été 100% original : le monde des océans. Il se serait appelé DisneySea et aurait été construit à une cinquantaine de kilomètres de Disneyland, à Long Beach. Il avait les faveurs de la plupart des cadres en interne… et des médias. La décision était imminente. Tout le monde s’attendait à l’officialisation du projet de Long Beach. 


Tout le monde sauf moi. Car je connaissais trop bien la story du groupe Disney pour me laisser abuser. Je rédigeai donc une note à l’intention du top management pour faire valoir mes arguments. La voici 17 ans après sa rédaction ;-)


> En 1955, Walt Disney a investi tout son argent (jusqu’à son assurance-vie) pour pouvoir acheter 50 hectares en pleine campagne à Anaheim, Californie. Il espérait pouvoir acheter du foncier supplémentaire au fur et à mesure du succès du parc.

> Mais il a été pris de vitesse. Les champs d’orangers autour de Disneyland sont devenus des motels, des fast foods et autres bâtiments “cheap” et laids. 

> Walt Disney est toujours resté frustré de ne pas avoir pu mieux contrôler l’environnement du parc. 

> Depuis Disneyland vit plus ou moins “coupé” de son voisinage honni. 

Dans ses projets ultérieurs en Floride (11.000 hectares) ou à Marne-la-Vallée (2.000 hectares), le Groupe a toujours insisté pour posséder un vaste foncier autour de ses parcs. 

> Le nouveau projet à Anaheim, monté avec l’appui de la municipalité, implique l’expropriation des “parasites” et la reprise de contrôle par Disney de « son » territoire naturel. Libre à lui ensute de tout raser pour reconstruire à sa guise. 

> Cela fait 35 ans que Disney, ses héritiers, sa compagnie attendaient cette opportunité. 

> A côté, le parc océanique – certes potentiellement bien plus intéressant – pourrait se faire à Long Beach ou n’importe où ailleurs du moment que c’est en bord de mer et n’importe quand. Alors que l’opportunité offerte par Anaheim ne se représentera peut-être jamais.

Disney va donc annoncer que le projet retenu est celui d’Anaheim et prendre tout le monde de court.


Quelques jours plus tard, en décembre 1991, c’était effectivement le choix de la Walt Disney Company. Aussitôt, les appels de journalistes affluèrent et le PDG et le Dir Com’ se servirent mot pour mot de mon argumentaire. 


Ce que j’ai découvert à cette occasion – mais que je ne savais pas théoriser car, après tout, je n’avais alors que 22 ans – c’est que la story d’une entreprise peut éclairer son avenir. C’est un peu comme avec la personne qui partage votre vie : depuis le temps que vous la connaissez, vous avez une idée assez précise de ce que sera sa réaction si elle est placée devant une situation donnée. 


 

Pour l’anecdote, Westcot n’a finalement jamais ouvert. Le projet a été abandonné au profit d’un autre – à vrai dire encore moins ambitieux – inauguré en 2001, California Adventure (sur le thème, vous l’aurez deviné, de la Californie). Mais cela n’a jamais remis en question le choix d’Anaheim : les quartiers parasites ont cédé la place à cet autre second parc, à des hôtels thématisés et à un centre de divertissements. Du point de vue architectural au moins, Walt Disney a été « vengé »…


Quant au projet de parc sur le thème des océans, il n’a pas été rangé définitivement dans des cartons. Il a finalement ouvert lui aussi en 2001, mais de l’autre côté du Pacifique ! Il s’agit de Tokyo DisneySea et c’est aussi magnifique que le laissaient supposer les plans d’alors…


Tout est donc bien qui finit bien pour les deux projets… et pour moi car ce choix de la Compagnie que j’avais été le seul en Europe à anticiper m’a ouvert les yeux sur le pouvoir d’une bonne histoire…

Les règles scénaristiques d’une bonne story

Mercredi 16 juillet 2008

 

Dans ce billet, je ne traiterai pas de la “story” qu’une entreprise se fixe comme stratégie mais de celle qu’elle raconte pour se présenter à ses interlocuteurs : journalistes, financiers, grand public. 


Le Storytelling ou l’écriture d’une story – que ce soit pour un individu ou pour une entreprise – n’est pas fondamentalement différent de l’écriture d’une histoire romanesque ou cinématographique. Les spécialistes américains de la discipline – par exemple Steve Denning - préfèrent souvent l’architecture des contes : ils défendent l’idée qu’un conte par nature intemporel et aux personnages archétypaux rencontre plus facilement un public qu’ils jugent simple, voire simpliste. 


Je reste pour ma part sans doute plus européen mais je pense qu’une story fonctionne mieux quand elle est ancrée dans le Zeitgeist (on crée des stories pour notre temps, pas pour l’éternité), dans la durée (plus elle s’étend dans le temps meilleur c’est, à défaut d’avoir une longue histoire à raconter, on doit se la créer), dans un lieu (on doit pouvoir “localiser” les événements dont on parle) et enfin dans l’intensité du conflit (Les obstacles rencontrés – les concurrents, une législation inopportune etc. – doivent pouvoir être identifiables pour donner de la “chair” à ce que vous racontez). Et je pense aussi que le public est plus sophistiqué qu’on ne le pense généralement… même si cela ne dispense pas de trouver une ligne directrice simple pour parler au plus grand nombre. 


Dans les deux approches en revanche, il s’agit bien d’une métaphore de la vie. On reconnaît un bon narrateur à sa capacité à sélectionner seulement quelques moments de la vie d’un individu ou d’une marque en donnant l’impression d’assister à leur vie entière.


Comme le dit Robert McKee, le pape de l’écriture scénaristique qui anime des séminaires très courus à Hollywood (mais aussi parfois à Paris), le schéma classique autour duquel on peut bâtir une story « correspond à une histoire construite autour d’un protagoniste actif. Celui-ci lutte essentiellement contre des forces externes antagonistes pour accomplir son désir. Il agit au cours d’un continuum temporel à l’intérieur d’une réalité fictionnelle qui suit une logique de causalité cohérente jusqu’à ce qu’elle atteigne une fin fermée due à un changement irréversible et absolu« .


C’est très bien théorisé mais si vous voulez une application pratique pour mettre au point votre propre story, voici comment procéder.


Les 5 clés d’une bonne story


1- Commencez par… le commencement !

Au début, il faut bien trouver un élément déclencheur. Traditionnellement, c’est l’invention d’un produit, un élément biographique du fondateur etc. Je n’insiste pas parce que cela semble évident… mais combien de fois ai-je vu des entreprises parler de leur “histoire” en oubliant de mentionner cela ! 


2 – Compliquez progressivement

Là aussi, combien d’entreprises racontent leur success story comme une succession de… succès. Personne n’a envie d’entendre une histoire sans antagoniste. Une story doit progresser de façon linéaire (on n’est pas dans un roman ou au cinéma, évitez les flash-backs ! ) mais il faut des obstacles. Il faut créer de la tension narrative. Elle doit aussi reposer sur un principe de causalité : des actions motivées produisent des effets qui à leur tour deviennent les causes d’autres effets.


3 – Vive la crise !

Cette idée de progression (car on ne régresse jamais, c’est évident : vous ne devez jamais donner l’impression que l’entreprise a connu un âge d’or et n’a fait que décliner depuis) amène nécessairement à une crise, selon la logique énoncée pus haut : “à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire”. Le conflit est un ressort dramatique formidable. 


4 – C’est la lutte finaaale ! 

A ce moment on doit pouvoir se dire que « le climax ne pouvait pas ne pas se produire« . Si vous avez gardé vos meilleurs effets pour la fin, la victoire sur l’adversité n’en développera que plus d’empathie pour vous. Si vous êtes en phase de démarrage évidemment, on doit adapter cette partie. 


 


5 – Gardez le meilleur pour la fin

Redisons les choses clairement : en vérité, vous n’êtes pas là pour “raconter”. Vous êtes là pour “prouver” : le Storytelling, c’est de la rhétorique. Il ne s’agit pas d’autre chose que d’une démonstration créative de la vérité, c’est la preuve de l’idée qu’on voulait avancer. Cela nous ramène à une idée que j’ai déjà maintes fois exprimée : votre story doit donner du sens à votre histoire. Ensuite, vous êtes libre de croire ou pas que “votre vraie vie” a du sens.


Enfin, un petit bonus : 

Soyez un Storyteller talentueux : évitez les démonstrations lourdes. Montrez, ne démontrez pas. Ne faites pas comme les Storytellers américains qui tirent laborieusement la moralité de l’histoire pour être sûrs d’être compris. Faites un peu confiance à l’intelligence de vos interlocuteurs. 

Sud de France : une pub sans queue ni tête (de loup)

Mardi 15 juillet 2008

 

Je décerne un bonnet d’âne à la récente campagne Sud de France.

« Il était une fois en Languedoc-Roussillon... » On y voit le petit chaperon rouge dans la garrigue attaquée par un loup… qu’elle défait dans un combat au bâton ! Moralité : « Sud de France – la marque qui change le cours de l’histoire« . L’humour est une bonne idée en général mais ici, il tombe un peu à plat à cause de l’interprétation (un brin approximative) et surtout de l’animation 3D du loup (totalement ratée).


Ces réserves sur la réalisation ne sont pas le plus important. Si la marque « change le cours de l’histoire« , du cours de quelle histoire s’agit-il ? Sud de France est « la marque collective des vins, fruits et légumes, viandes et fromages, produits de la mer et produits transformés du Languedoc-Roussillon. (…) Issus des rives de la Méditerranée et nés sous le soleil, les produits du Languedoc-Roussillon sont à l’image de notre territoire, empreints de générosité et de caractère.« .


Autrement dit, il s’agit d’une nouvelle initiative du Conseil régional de Languedoc-Roussillon pour communiquer… sans le faire sur son nom. Après son élection à la tête de la région en 2004, on sait que le sulfureux Georges Frêchen’avait pas trouvé mieux que d’en changer l’identité en « Septimanie« , le nom historique d’une partie de la région – le Languedoc – ce qui tirait en toute simplicité un trait sur l’identité catalane des Roussillonnais ! Devant le tollé, Frêche a fait mine de reculer… Mais si au lieu de taper l’adresse correcte de Sud de France (sud-de-france.com), on cherche, par exemple suddefrance.net, on arrive toujours sur le site d’export de la Région… Septimanie !


Cette fois, Georges Frêche nous refait le coup en annexant le nom « Sud de France » – au passage, qu’en disent les régions Aquitaine, Midi-Pyrénées et PACA, tout aussi légitimes sur cette appellation ? Mais « Languedoc-Roussillon« , ce n’est pas une belle marque ? Ce n’est pas un nom qui fait rêver et fait penser au soleil ?


Quant à la pub, elle nous raconte l’histoire du petit chaperon rouge, elle ne vante ni les vins, ni les fruits et légumes, ni les viandes et fromages etc. de la Région… La seule logique de cette story, c’est le choix d’Alexandra Rosenfeld, Miss France et Miss Europe 2006, originaire de Béziers dans l’Hérault et donc légitime en tant que « produit du Languedoc Roussillon« . Pour le reste…

Red Bull, le taureau sévèrement rouge fait plier la France

Mardi 15 juillet 2008

 

Depuis aujourd’hui, le “vrai” Red Bull est en vente libre en France, il va remplacer la version “édulcorée” qu’on trouvait depuis le mois d’avril. La réputation des canettes bleu et argent décorées du fameux “taureau rouge” est sulfureuse. Il n’est bien sûr pas du ressort de ce blog de dire si cette boisson est ou non néfaste pour la santé. Ce qui nous intéresse ici c’est comment la “story” de ce produit a concouru à son succès et comment la marque a réussi à s’en servir au mieux pour faire plier la France.


Un buffle d’eau devenu taureau

En 1984 en Thaïlande, un homme d’affaires autrichien, Dietrich Mateschitz, souffrant de fatigue et de décalages horaires lors de ses nombreux voyages, découvre une boisson tonique locale à base de taurine et de caféine, le Krating Daeng (“buffle d’eau rouge”) consommée par les routiers et les chauffeurs de taxi pour rester éveillés. Après l’avoir rebaptisée Red Bull afin de la “viriliser” un peu et en avoir adapté le goût – plus de gaz, moins de sucre -, il s’associe avec les propriétaires thaïs de la marque afin de l’exporter hors d’Asie. La RedBull GmbH est basée en Autriche, Mateschitz possédant 49% des actions, ses partenaires thaïs les 51% restants. 


Il lui a fallu 3 ans pour arriver à convaincre les autorités sanitaires de son pays d’autoriser son produit. Dans tous les pays où la marque a été lancée depuis (144 à ce jour), elle a soulevé les mêmes réticences. Parfois pour de bonnes raisons – on ignore les effets à long terme de la taurine – parfois pour de mauvaises – on n’a pas interdit la vente de café au delà d’un certain nombre de tasses à cause de la caféine ! -. Dans certains cas, les arguments utilisés sont mêmes assez ridicules : des associations familiales dénoncent le “mix vodka/Red Bull” dans les soirées. “Que je sache, répond justement Mateschitzpersonne n’est jamais parti en guerre contre le jus d’orange au motif que certaines personnes le boivent avec du Campari !”. 


Aujourd’hui, en dépit de – et en partie aussi grâce à – ces polémiques, Red Bull s’est imposé comme le numéro un mondial des boissons énergisantes avec un chiffre d’affaires de plus de 3 milliards d’euros en 2007 et une part de marché estimée à 70%, loin devant Dark Dog (Karlsbrau), Burn (Coca-Cola) et les autres. 


Red Bull et la France

Aucun pays ne s’est montré plus rétif à l’introduction du taureau rouge que la France. Mateschitz s’y cassait les dents depuis 1996, malgré des émissaires envoyés chaque année pour négocier avec l’Afssa (Agence française de sécurité sanitaire des aliments). A chaque fois, l’agence fait part de ses soupçons - des rats ayant ingéré de la taurine se seraient paraît-il auto-mutilés – mais sans jamais apporter de preuves. On sait que chez nous, le principe de précaution est sacré… au point parfois de se croire dispensé de prouver les accusations qu’on lance.


En 2007, Mateschitz dépose une nouvelle demande d’autorisation en remplaçant la taurine par de l’arginine (un autre acide aminé) et en renommant son produit Bullit. Cette fois, l’Afssa n’y voit que du feu. En coulisses, la marque autrichienne a déjà gagné : à partir d’avril 2008, elle livre le Bullit dans des canettes Red Bull (!), fait défiler des véhicules dans les rues pour demander la “libération de Red Bull” et attaque la France devant le tribunal administratif de Paris. En effet, depuis un décret datant de 2006, “si l’Etat refuse d’autoriser un produit pour des raisons sanitaires, c’est à lui de prouver sa nocivité”… ce qui, dans le cas présent, n’a jamais été fait comme nous l’avons vu plus haut. La France risquait 300 millions d’euros d’indemnités ! Ce n’est donc pas tant le ministère de la santé qui cède (Roselyne Bachelot est, dit-on, furieuse) que Bercy. Christine Lagarde est allée à Canossa, en l’occurrence Vienne, pour signifier à l’entreprise autrichienne qu’elle lève l’interdiction frappant la boisson à base de taurine. En échange, Red Bull retire sa plainte et s’engage à faire figurer un message de prévention sur ses canettes. D’ici quelques semaines, le “vrai” Red Bull aura remplacé le “faux” (le Bullit dans des canettes Red Bull) sur les linéaires de nos hypers. 


 


Red Bull, le goût de l’interdit

Le taureau rouge a donc gagné sur toute la ligne. Car la polémique l’a servi bien plus qu’elle ne l’a desservi. L’interdit – qui figure dans l’ADN de la marque – est un facteur d’excitation reconnu, que ce soit pour la santé (tabac, alcools, drogue) ou dans le sexe (puissance, fantasmes). Une boisson qui joue sur ces deux tableaux est donc assurée de remporter un beau succès. Qu’est-ce-que la taurine ? Un acide aminé présent aussi bien chez l’homme que chez l’huître (c’est tout de suite moins sexy). Dans l’imaginaire collectif pourtant, “taurine” renvoie à la puissance, notamment sexuelle, du taureau… Et comme ses effets dans le temps ne sont pas bien mesurés, on voit bien l’attrait que ce “danger” peut exercer sur une cible de jeunes urbains – et de jeunes tout courts – en mal d’excitations nouvelles. 


Car sa longue pénurie – en France mais pas seulement – a donné lieu à un véritable “trafic”. Je le sais, j’ai connu le Red Bull au Brésil il y a presque une dizaine d’années. Quand je me déplaçais à l’étranger, j’étais le premier à en ramener pour ne pas en manquer quand je voulais un stimulant dans une “charrette” au travail. Cette attirance était particulièrement forte dans les milieux de la fête où les effets booster de la boisson étaient nécessaires à certains pour tenir jusqu’”au bout de la nuit” (les démons de minuit).


Par ailleurs, la marque est présente en sponsoring de sports extrêmes. Quand des marques “respectables” comme Coca-Cola défendent un sport classique comme le football, Red Bull est en accord avec sa story en favorisant les efforts les plus… extrêmes. Pour un peu, pour être plus « populaire » tout en continuant à flirter avec la ligne jaune, je leur conseillerais de sponsoriser une équipe du Tour de France. Les cyclistes auront-ils encore besoin de se doper quand ils seront « boostés » au Red Bull ?


Gageons donc que les indications qui figureront sur les canettes - teneur élevée en caféine, à consommer avec modération, déconseillé aux enfants et aux femmes enceintes, pas plus de deux canettes par jour etc. – serviront moins de mise en garde que d’incitation pour un certain public à continuer à se mettre en danger… au moins dans la tête.