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Areva : le ratage de Tricastin

 

Suite à la découverte le 7 juillet dernier sur le site nucléaire du Tricastin d’une contamination à l’uranium tardivement communiquée aux populations locales, un début de psychose semble s’être emparé des médias et du public. Il faut dire qu’en plus du retard involontaire (?) pris par Areva pour communiquer sur cet incident, l’autorité administrative indépendante de sûreté nucléaire (ASN) a découvert depuis dans la nappe phréatique les traces d’une pollution ancienne beaucoup plus problématique car d’origine inconnue. 


Gérer la communication à propos d’un incident où figure le qualificatif “nucléaire” est sans doute l’un des exercices les plus périlleux de la communication de crise. Pourtant, on peut s’interroger sur la stratégie suivie par le géant français de l’énergie fissile. La story d’Areva en matière de transparence plaide-t-elle pour qu’on lui fasse confiance ?


Tricastin, second pôle industriel français après La Hague

Le site du Tricastin est situé à cheval sur la Drôme et le Vaucluse et constitue “la plus importante concentration nucléaire et chimique de France” avec une surface de 600 hectares. Il emploie plus de 5.000 personnes. Tricastin a été fondé en 1981 par le PDG de la Cogema – l’ancêtre d’Areva -, Georges Besse (par la suite PDG de Renault, il fut assassiné par Action Directe). Il comprend, outre une centrale nucléaire EDF qui alimente en électricité les usines du site, plusieurs filiales d’Areva (Eurodif, Comurhex, Socatri…) et des services publics comme le CEA(Commissariat à l’énergie atomique, un organisme public de recherche scientifique).


Depuis 2002, l’ASN a mis en cause à de nombreuses reprises des manquements à la sécurité sur le site du Tricastin. Certes, il s’agissait d’incidents, voire de simples dysfonctionnements, et la perfection n’est pas de ce monde… Certes, globalement, l’ASN a noté les efforts faits par Areva pour progresser. Mais l’objection n’est pas recevable. Avec un risque de mort d’autant plus effrayant qu’il est invisible, le nucléaire ne permet pas un fonctionnement de pensée rationnel. On n’est jamais dans l’”insignifiant” dans ce domaine.


Une chronologie impitoyable pour Areva

Dès le 2 juillet, la Socatri, une filiale d’Areva qui traite des effluents radioactifs de Tricastin, aurait constaté un défaut d’étanchéité – une fissure – sur une vieille cuve de rétention et décidé qu’il était urgent… d’attendre. C’est en fait le début d’une incroyable série de “ratés”. A partir de combien de dysfonctionnements peut-on parler de crise ? Ce n’est pas une remarque ironique, cette question est au coeur de la problématique de la communication de crise : quand les “signaux faibles” doivent-ils donner lieu au déclenchement d’un plan de crise ? Les grandes entreprises sont sensées y avoir réfléchi et défini des “seuils d’alerte”. Dans le cas d’Areva, ces seuils n’ont semble-t-il jamais été identifiés. 


Le lundi 7 juillet dans la journée, des agents interviennent sur la fuite sans y mettre fin. Quand l’alarme se déclenche à 19 heures, la solution uranifère se répandant désormais dans les rivières avoisinantes, rien de ne passe. Ce n’est qu’après minuit que l’information est transmise et il faut attendre 6 h 15 le mardi matin pour déclencher le plan d’urgence ! La Socatri juge bon d’attendre encore une heure et demie pour prévenir l’ASN et la préfecture. Quant aux maires des communes concernées par la contamination, ils ne seront avertis que le mardi après-midi, soit près de 24 h après les faits ! Une façon très claire de bien les ramener à leur statut de citoyens de seconde zone. “Puisqu’il n’y a pas eu de morts, à quoi bon les inquiéter ?” semble avoir été le raisonnement suivi par la Socatri. A l’issue de cette journée, tandis que la psychose va commencer à s’installer, le réseau Sortir du nucléaire accuse Areva d’avoir mis “sciemment en danger la vie des populations”. Sans retenir le “sciemment” on peut en effet s’étonner de la non réactivité d’Areva… puis de son silence assourdissant pendant ces heures critiques et les jours qui vont suivre.


Ce n’est en effet que le 11 juillet qu’Areva – ou plutôt la Socatri, la maison mère continuant de faire profil bas – prendra la peine de sortir un communiqué. 4 jours, une éternité en temps de crise. Elle confirme le classement de l’incident en niveau 1 (le moins élevé sur une échelle de 7), c’est-à-dire une simple “anomalie de fonctionnement” qui justifie néanmoins l’arrêt anticipé de l’utilisation des cuves de stockages incriminées. L’incident trouverait “en partie son origine dans les travaux de modernisation de la station de traitement des effluents industriels qui devaient s’achever prochainement”. L’entreprise reconnaît donc maladroitement qu’elle avait conscience de la vétusté des équipements et travaillait justement à la modernisation de la station de traitement quand les fuites se sont produites. Elle conclut son communiqué en invitant “les associations à participer aux prélèvements opérés dans le cadre du plan de surveillance renforcé de l’environnement” et en renouvelant “ses regrets pour les inconvénients suscités par l’incident et ses conséquences médiatiques”. La dernière partie de la phrase est ambigüe. On peut présenter des excuses pour une faute, pas pour le fait que les médias s’en soient (justement) emparés…


C’est qu’entre temps, une enquête diligentée par l’ASN a indiqué que la contamination était de relativement faible ampleur et déjà en voie de résorption mais a, du coup, révélé dans la nappe phréatique des traces d’une pollution ancienne beaucoup plus ancienne et d’origine inconnue donc beaucoup plus problématique. Cette dernière pourrait être due à des fuites antérieures. Mais les habitants, les associations et les médias pointent les déchets d’une ancienne usine militaire d’enrichissement de l’uranium qui a fonctionné sur le site du Tricastin des années 60 aux années 90. Nul n’est très sûr de ce que cache le tertre où sont enfouis ces déchets…


Enfin, le 17 juillet, Areva prend la parole en direct. Son argumentaire tient en 2 points . 

> L’entreprise reconnait sa responsabilité, tout en la minimisant, ce qui est l’objectif d’une bonne com (le but n’est pas de s’avouer “coupable”) : une enquête interne a fait apparaître « un manque de coordination évident entre les équipes en charge des travaux et celles responsables de l’exploitation« . C’est ce dysfonctionnement qui serait « à l’origine de cet incident (…) L’erreur de l’exploitant est aussi d’avoir attendu les résultats des mesures complémentaires pour prévenir les autorités”. Par ailleurs, l’entreprise rappelle que ce rejet dans l’environnement de 74 kg d’uranium n’a eu de conséquence « ni sur la santé des personnels et des riverains, ni sur leur environnement« .

> Areva sanctionne les responsables et prend des mesures pour éviter que la situation ne se reproduise : l’entreprise procède au limogeage du directeur de l’usine du Tricastin. Son successeur sera chargé de faire « une revue globale du fonctionnement de l’établissement et de sa sécurité » et de « conduire avec l’aide du groupe un retour d’expérience approfondie de l’événement et sera chargé de la mise en œuvre des conclusions« . Par ailleurs, « des mesures d’accompagnement vont être proposées aux chambres d’agriculture du Vaucluse et de la Drôme à destination des agriculteurs touchés par l’interdiction temporaire d’arrosage« .


Cette mise au point est globalement bonne mais il manque une chose importante : des excuses. Il est très important (même quand l’entreprise ne porte aucune responsabilité dans une crise) de faire montre d’empathie envers les “victimes” éventuelles. Areva propose certes un dédommagement aux agriculteurs mais pas un mot de regret sur les peurs générées auprès des populations. 


Le 18 juillet marque la fin officielle de la crise. En fait, les excuses d’Areva sont  venues avec le déplacement d’Anne Lauvergeon sur place (entre temps, une nouvelle fuite a été détectée, cette fois dans l’usine FBFC, une autre filiale d’Areva, qui fabrique du combustible nucléaire). La patronne d’Areva donne ensuite une conférence de presse face au lac de Lapalud. Elle exprime donc ses regrets et rappelle que l’incident ne doit pas remettre en cause les choix nucléaires de la France. L’industrie du nucléaire est la plus surveillée au monde et on ne peut en faire l’économie. Elle rappelle aussi le paradoxe de la transparence : “si à chaque fois que nous sommes transparents nous provoquons des craintes, il y a un problème”… oubliant que la psychose de Tricastin n’était pas due à la transparence… mais à son manque ! Néanmoins, Lauvergeon se tire bien de l’exercice (vous pouvez visionner un extrait de la conférence en fin de ce billet). Elle parle même des “mères de familles” qu’elle a rassurées – marque d’empathie – et va jusqu’à boire un verre d’eau du lac de Lapalud pour en prouver l’innocuité : le geste est classique en cas de crise mais il est efficace et ne manque pas de panache. 

 

Communiquer en temps de crise n’est pas seulement difficile, c’est aussi très délicat. La critique que je fais est aisée, je le sais, puisque provenant après coup et de l’extérieur. Mais enfin, Areva, n’est pas la dernière petite PME du coin, c’est l’une des plus grosses entreprises françaises et elle a été mal conseillée dans cette affaire.


Certes, les réponses d’Areva à la crise de Tricastin les 17 et 18 juillet ont été bonnes : 

1- admission de la responsabilité : pas forcément de la culpabilité même si pour le public, il n’y a qu’un pas de l’une à l’autre ; 

2 – correction/action : sanctions prises contre les responsables, plan pour éviter que les erreurs ne se reproduisent; 

3 – et excuses : empathie.


L’erreur d’Areva n’est donc pas dans sa réponse mais dans son timing. Il semble que les dirigeants se soient dit : “attendons d’avoir des certitudes pour communiquer”. Mais le silence pendant 10 jours n’est pas une attitude responsable. Pas quand se développe une psychose. Anne Lauvergeon aurait dû se rendre sur place dès le 8 ou le 9 juillet pour rassurer et assurer que toute la lumière serait faite en interne et en promettant dès ce moment-là des sanctions contre les responsables. Elle aurait dû être ensuite sur les plateaux de télé pour rappeler les précautions prises par Areva… et subtilement faire passer le message de l’importance de l’énergie nucléaire pour l’économie française… 


Elle a traversé victorieusement d’autres crises qui la touchaient : les rumeurs sur sa rémunération et son parachute doré (d’un montant inédit pour une entreprise publique) et sa réélection à la tête d’Areva malgré l’opposition de Thierry Breton. Chaque fois, on avait évoqué l’intervention d’Image Sept, le très puissant cabinet de RP d’Anne Méaux. Qui a conseillé Lauvergon cette fois ?


Car en étant absente pendant les 10 premiers jours de la crise, elle a laissé d’autres voix que la sienne être entendues : celles des opposants au nucléaire, celles des populations locales (“La population est inquiète et ne croit plus aux chiffres officiels« , assure l’adjoint au maire de Bollène dans Le Monde) et même celles de politiques toujours prompts à pratiquer le « ponce-pilatisme ». 


Heureusement, après la tempête, les vents devraient maintenant commencer à se calmer (j’écris ce billet vendredi 18 juillet au soir). Tout le monde – industriels, politiques et mêmes les édiles locaux soucieux des retombées financières des entreprises implantées sur leur territoire – a intérêt à ramener la confiance dans une filière indispensable à notre indépendance énergétique. Déjà, des députés UMP, PS et Verts s’entendent pour réclamer une commission d’enquête parlementaire, premier pas habituel vers l’étouffement de l’affaire. 


D’ailleurs, la psychose d’abord entretenue par les médias – ça fait de l’audience – retombe elle aussi. Un sondage du Monde réalisé le 18 juillet – jour de l’intervention d’Anne Lauvergeon – révèle que les Français estiment la menace du réchauffement climatique autrement plus préoccupante que celle du nucléaire (50% contre 27%). D’ailleurs, ils sont 67% à penser qu’on soit conserver le même “mix énergétique” qu’actuellement. Si le nucléaire semble globalement accepté, il est à noter qu’en cas d’incident nucléaire, nos concitoyens se méfient d’Areva pour être informés (68%) ainsi d’ailleurs que des médias (60%). Le lien de confiance sera difficile à rétablir.


Mise à jour de ce billet le dimanche 20 juillet 2008


 

Dans une interview au JDD (propos recueillis par Nicolas Prissette), Anne Lauvergeon revient sur ces deux semaines folles pour tenter de clore définitivement le dossier. Extraits de ses propos :


« J’ai vécu ces dix jours intensément. (…) Nous avons sans doute sous-estimé l’amplitude de l’émotion. Nous avons également été surpris par la réaction médiatique. En effet, il s’agit d’une anomalie classée de niveau 1 (sur 7) par l’Autorité de sûreté nucléaire. Cela signifie qu’il n’y a pas de danger pour les travailleurs, les riverains et l’environnement. Ce type d’incident est toujours rendu public. Areva en a enregistré 7 l’an dernier, le Commissariat à l’énergie atomique et EDF en ont compté 79.« 

 

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2 commentaires sur “Areva : le ratage de Tricastin”

  1. Bruno dit :

    Bonjour,

    je suis en en master 2 Environnement et Communication et j’étudie ce cas. Je trouve que votre analyse globale est bonne mais je vais faire une remarque. Vous dites que le premier communiqué de presse n’apparait que 4 jours après alors que sur le site d’Areva le premier est daté du 8 juillet 2008, il y en a même eu 10 du 8 au 11 juillet…
    En tout cas merci, cette article m’a bien aidé.

    Bonne année

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