Quand j’étais jeune chargé de communication institutionnelle à Euro Disney, un an avant l’ouverture du parcDisneyland Paris, la direction n’était pas briefée sur les réponses à apporter aux journalistes quand une annonce était faite aux Etats-Unis qui ne la concernait pas directement. Cela peut sembler incroyable dans un groupe de la taille de Disney mais en cette époque pré-Internet, cela ne choquait personne que l’information mette du temps à circuler entre la maison-mère et sa filiale…
Cette année là, Disney USA prévoyait l’ouverture d’un second parc en Californie. Deux projets étaient en compétition. Le premier semblait un peu manquer d’ambition. Il tirait son inspiration du parc Epcot en Floride et se serait donc appelé Westcot (« Epcot de l’ouest ») et aurait coûté bien moins cher. Il se serait situé tout à côté deDisneyland, en fait sur le parking même du premier parc (un parking à étages serait construit ailleurs en remplacement).
Le second était plus ambitieux. Il ne se rattachait à aucun parc pré-existant, son thème aurait été 100% original : le monde des océans. Il se serait appelé DisneySea et aurait été construit à une cinquantaine de kilomètres de Disneyland, à Long Beach. Il avait les faveurs de la plupart des cadres en interne… et des médias. La décision était imminente. Tout le monde s’attendait à l’officialisation du projet de Long Beach.
Tout le monde sauf moi. Car je connaissais trop bien la story du groupe Disney pour me laisser abuser. Je rédigeai donc une note à l’intention du top management pour faire valoir mes arguments. La voici 17 ans après sa rédaction ![]()
> En 1955, Walt Disney a investi tout son argent (jusqu’à son assurance-vie) pour pouvoir acheter 50 hectares en pleine campagne à Anaheim, Californie. Il espérait pouvoir acheter du foncier supplémentaire au fur et à mesure du succès du parc.
> Mais il a été pris de vitesse. Les champs d’orangers autour de Disneyland sont devenus des motels, des fast foods et autres bâtiments “cheap” et laids.
> Walt Disney est toujours resté frustré de ne pas avoir pu mieux contrôler l’environnement du parc.
> Depuis Disneyland vit plus ou moins “coupé” de son voisinage honni.
> Dans ses projets ultérieurs en Floride (11.000 hectares) ou à Marne-la-Vallée (2.000 hectares), le Groupe a toujours insisté pour posséder un vaste foncier autour de ses parcs.
> Le nouveau projet à Anaheim, monté avec l’appui de la municipalité, implique l’expropriation des “parasites” et la reprise de contrôle par Disney de « son » territoire naturel. Libre à lui ensute de tout raser pour reconstruire à sa guise.
> Cela fait 35 ans que Disney, ses héritiers, sa compagnie attendaient cette opportunité.
> A côté, le parc océanique – certes potentiellement bien plus intéressant – pourrait se faire à Long Beach ou n’importe où ailleurs du moment que c’est en bord de mer et n’importe quand. Alors que l’opportunité offerte par Anaheim ne se représentera peut-être jamais.
Disney va donc annoncer que le projet retenu est celui d’Anaheim et prendre tout le monde de court.
Quelques jours plus tard, en décembre 1991, c’était effectivement le choix de la Walt Disney Company. Aussitôt, les appels de journalistes affluèrent et le PDG et le Dir Com’ se servirent mot pour mot de mon argumentaire.
Ce que j’ai découvert à cette occasion – mais que je ne savais pas théoriser car, après tout, je n’avais alors que 22 ans – c’est que la story d’une entreprise peut éclairer son avenir. C’est un peu comme avec la personne qui partage votre vie : depuis le temps que vous la connaissez, vous avez une idée assez précise de ce que sera sa réaction si elle est placée devant une situation donnée.

Pour l’anecdote, Westcot n’a finalement jamais ouvert. Le projet a été abandonné au profit d’un autre – à vrai dire encore moins ambitieux – inauguré en 2001, California Adventure (sur le thème, vous l’aurez deviné, de la Californie). Mais cela n’a jamais remis en question le choix d’Anaheim : les quartiers parasites ont cédé la place à cet autre second parc, à des hôtels thématisés et à un centre de divertissements. Du point de vue architectural au moins, Walt Disney a été « vengé »…
Quant au projet de parc sur le thème des océans, il n’a pas été rangé définitivement dans des cartons. Il a finalement ouvert lui aussi en 2001, mais de l’autre côté du Pacifique ! Il s’agit de Tokyo DisneySea et c’est aussi magnifique que le laissaient supposer les plans d’alors…
Tout est donc bien qui finit bien pour les deux projets… et pour moi car ce choix de la Compagnie que j’avais été le seul en Europe à anticiper m’a ouvert les yeux sur le pouvoir d’une bonne histoire…
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