Comment Vauban est monté à l’assaut de l’Unesco | le blog du storytelling le blog du storytelling

Comment Vauban est monté à l’assaut de l’Unesco

 

C’est une décoration posthume de plus pour un homme exceptionnel, 301 ans après sa disparition. En session à Québec, l’Unesco a inscrit 12 forteresses bâties par Vauban au Patrimoine mondial. « C’est le résultat de près de quatre années de travail avec les maires du réseau, les experts, nos partenaires, les ambassadeurs et l’État français. Sans doute parce que le patrimoine fortifié apparaît parfois moins prestigieux que le patrimoine civil, nous n’étions que quelques-uns à croire il y a quatre ans à cette idée folle » a commenté Jean-Louis Fousseret, député-maire de Besançon, à l’origine précisément de cette « idée folle« . 


Dans un pays en proie à des guéguerres picrocholines qui nous ont souvent desservi – échec de Paris pour l’attribution des Jeux olympiques par exemple – le génie militaire du grand maréchal n’aurait pas suffi tout seul à obtenir cette prestigieuse distinction. Ce classement est l’ultime étape d’un parcours réussi de lobbying et de marketing au service d’une noble cause. Décryptage.


Vauban, la story

En plus d’être un grand ingénieur militaire, Sébastien le Prestre de Vauban (1633-1707) a eu un destin de légende. Infatigable défenseur du « Pré carré » national qu’il parcourt de long en large pendant des décennies, il a bâti des dizaines de places fortes aux marches du royaume en s’affirmant comme le grand maître de la « poliorcétique« , l’art du siège. Ne disait-on pas : « Ville assiégée par Vauban, ville prise. Ville défendue par Vauban, ville imprenable« ? Mais Vauban s’intéresse aussi aux hommes, il cherche à épargner les vies pendant les batailles. Dans ses rares moments de loisirs, il réfléchit aux moyens d’éradiquer la famine qui sévit de manière endémique tout au long du règne de Louis XIV (sa solution : que l’Etat offre un couple de porcs à chaque famille française afin qu’ils prolifèrent). Surtout, c’est un esprit libre, le seul capable de résister au roi. Ainsi proteste-t-il avec véhémence lors de la révocation de l’édit de Nantes. Lui qui pensait que « tous les hommes naissent roturiers, il n’y a que leurs actions qui les anoblissent » conçoit à la fin de sa vie un projet d’impôt que tous paieraient sans distinction alors qu’à l’époque seuls les pauvres y étaient assujettis. Cette proposition lui vaudra enfin la disgrâce royale dont il mourra de chagrin. Au delà du grand fortificateur, c’est aussi l’humaniste qui nous touche aujourd’hui. 


Vauban, le produit

Au delà des monuments incontestables – comme le Mont Saint-Michel par exemple – et des sites étendus – Val de Loire, quais de la Seine à Paris etc. – l’Unesco autorise aussi les candidatures étalées sur tout un territoire – ainsi les routes du pélerinage de Saint-Jacques de Compostelle passent par une dizaine d’églises romanes. Sur les 151 places fortes construites par le maréchal, 14 pouvaient prétendre à la classification. Deux ont été recalées car ne satisfaisant pas aux critères de « valeur exceptionnelle universelle«  : la citadelle de Belle-Île par « défaut d’authenticité » (trop de transformations architecturales malvenues) et la demeure de Vauban à Bazoches qui n’est pas une fortification mais un simple château.


Pour un certain nombre de villes, il va falloir procéder à des investissements importants et à une recherche de fonds. « Tout seuls, on n’arrivera pas à faire face, il faut qu’on nous aide« , déplore ainsi déjà le maire de Neuf-Brisach dans le Haut-Rhin, (2.400 habitants) avec ce travers bien gaulois qui consiste à commencer par se plaindre quand on vient de recevoir une bonne nouvelle. Qu’est-ce qui pousse donc les édiles à se battre pour un label aussi coûteux qui impose de nombreuses contraintes ? C’est qu’il constitue malgré tout – ou plutôt avant tout – une formidable opportunité. Besançon espère ainsi augmenter le nombre de ses touristes de 20 à 25%, une estimation conservatrice quand on voit ce qui s’est produit dans le passé pour Provins ou Bordeaux par exemple. Et même Neuf-Brisach pense passer de 20.000 visiteurs par an à… 80.000 ! Monsieur le maire devrait donc finalement pouvoir calmer ses angoisses.


Car le label « site du Patrimoine mondial » équivaut à une grosse campagne de publicité… à l’échelle mondiale. Je le sais : quand je pars à l’étranger, je suis le premier à consulter au préalable le site officiel de l’Unesco pour savoir quels sont les sites « must see » ! De plus, selon le maire de Saint-Martin de Ré (l’une des plus belles citadelles Vauban), cela entraîne « un tourisme culturel hors saison estivale » et la désaisonnalisation est un des enjeux majeurs du tourisme moderne. Enfin, cela permet un effet démultiplicateur : ainsi le maire de Blaye (une autre citadelle Vauban) va signer un accord tripartite afin de faire jouer les synergies avec deux autres sites du Patrimoine mondial à proximité : Bordeaux et « les paysages façonnés par l’Homme » de Saint-Emilion.


L’attrait touristique pur se double donc bien évidemment – et ce n’est certes pas blâmable – d’un attrait économique.  Car dans le sillage de l’Unesco, ce sont en général des aides européennes, nationales, régionales et départementales qui se profilent. Sans compter le mécénat privé, à l’instar d’EDF qui avait déjà offert 200.000 eurospour participer à la restauration de tours Vauban et faciliter à la candidature des 14 villes. On pourrait ajouter également l’installation d’entreprises attirées par la notoriété nouvelle d’un site (et aussi souvent par les aides publiques !). Besançon compte à juste titre utiliser aussi cette véritable « arme de guerre » économique. 


Mais, outre les investissements préalables nécessaires, le classement donne aussi lieu à des devoirs. Pour l’avoir oublié, Bordeaux vient d’ailleurs d’être mis sous surveillance par l’Unesco à cause d’un projet de démolition de pont classé et son remplacement par un autre qui dénaturerait l’ensemble du site. 


Vauban, la marque

Le classement au Patrimoine mondial, tout le monde en rêve. Mais l’obtenir est un travail de longue haleine qui demande un grand professionnalisme… dont n’a pas fait preuve la candidature de l’oeuvre architecturale et urbaine de Le Corbusier, un moment concurrente de celle de Vauban et repoussée sans doute à 2009. C’est en effet dès 2003 que l’homme clé du dossier, le député-maire de Besançon, Jean-Louis Fousseret a lancé la réflexion. Il a vite réalisé que cela nécessiterait une véritable stratégie pour faire de Vauban une marque et une story…  


Il décide donc de faire travailler les différentes volontés et personnalités dans le même sens au sein d’une association,  « le Réseau des sites majeurs de Vauban » lancé en 2005 et à l’origine de la constitution du dossier d’inscription devant répondre aux exigences et aux critères de l’Etat français et de l’Unesco. 


Au lieu d’être un handicap, le Réseau va faire de la multiplicité des sites une force : « C’est la série en tant que telle, et non les sites individuellement, qui doit représenter une valeur universelle exceptionnelle et qui mérite à ce titre une inscription sur la liste du patrimoine mondial« . Chaque site fortifié présentera donc une facette spécifique de l’œuvre de Vauban, complémentaire aux autres. Fousseret a bien compris comment « positionner sa marque » : « Les principes novateurs de ce grand bâtisseur ont toujours conduit à l’occupation rationnelle du terrain, dans le souci constant d’épargner le plus de vies humaines (…) Cette reconnaissance au patrimoine mondial de l’œuvre fortifiée de Vauban, serait comme la récompense la plus prestigieuse accordée à la politique de mise en valeur conduite depuis si longtemps dans chacune de nos villes. Elle incitera, à n’en point douter, à de nouvelles et intéressantes initiatives« . Cette déclaration mobilise vite élus et personnalités de la culture dont un ancien ambassadeur près l’Unesco, Jean Guéguinou


 


Le Réseau met en place une série d’initiatives :  centre de ressources et de documentation, des journées d’étude et de formation, des projets de médiation culturelle et pédagogiques, des rencontres, des conférences, des idées de dossiers pour les journalistes etc. Il gère son « rétroplanning » (reproduit en version simplifiée ci-contre) comme une entreprise privée gèrerait un appel d’offres crucial pour son avenir. 


Début 2006, l’oeuvre de Vauban est inscrite – comme celle de Le Corbusier donc – sur la « liste indicative de la France », étape indispensable qui permet un an plus tard au ministère de la culture de décider que c’est ce seul dossier qu’il défendra. 


Le tricentenaire de la mort de Vauban donne lieu à de nombreuses manifestations et expositions qui génèrent de bonnes retombées de presse et montrent aux officiels de l’Unesco la mobilisation de la France autour de cette candidature. Le Réseau met même en place une coopération à l’échelle internatioale (en signant par exemple un protocole d’accord avec l’institut de la grande muraille de Chine) dont le but est évidemment autant de mener des projets en commun… que d’étendre le lobbying.


L’annonce de la classification cette semaine est la récompense d’une action bien menée pour passer de Vauban-l’homme à Vauban-le label. L’union a fait la force et a payé montrant qu’en avançant ensemble, 12 villes et autant d’administrations et de points de vue ont su converger pour faire aboutir ce projet ambitieux.


Vauban, la suite 

Dès l’annonce, Jean-Louis Fousseret a évoqué le projet de créer dans sa ville, Besançon, un centre international consacré au patrimoine légué ou inspiré par Vauban. « En effet, on retrouve son influence sur tous les continents, et d’abord ici même à Québec (où l’Unesco siégeait en session). Mais aussi au Mexique, au Maroc, à Saint-Pétersbourg, à Madagascar ou au Japon« . La success story des sites Vauban ne fait sans doute que commencer. Reste à espérer que les promoteurs de l’oeuvre de Le Corbusier sauront désormais s’en inspirer pour voir enfin leur dossier aboutir. Puisse-t-il en aller ainsi également pour la proposition présidentielle – formidable mais pas gagnée d’avance – d’inscrire notre gastronomie au patrimoine « immatériel » de l’humanité.


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Citation 


 


« Ces sites sont inscrits en tant que témoins de l’apogée de la fortification bastionnée classique, typique de l’architecture militaire occidentale. Vauban a joué un rôle majeur dans l’histoire des fortifications en influençant l’architecture militaire en Europe, sur le continent américain, en Russie, en Turquie et même jusqu’au Vietnam et au Japon. »


Justification de l’inscription au Patrimoine Mondial de l’Unesco

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