2008 juin | le blog du storytelling - Part 3

Archive pour juin 2008

James Bond, contre-exemple d’une franchise rajeunie

Mardi 3 juin 2008

 

Daniel Craig a des arguments convaincants pour incarner James Bond

Daniel Craig a des arguments convaincants pour incarner James Bond

A l’inverse d’Indiana Jones, il existe des exemples réussis de revitalisation de « marques écornées ». Le plus emblématique est sans doute celui de James Bond. Cette franchise a même déjà été relancée plusieurs fois avec succès depuis 46 ans. Sean Connery a lancé la « marque » en 1962 et après une tentative avortée de changement d’acteur (George Lazenby que tout le monde a oublié depuis), il a tenu le rôle jusqu’en 1971. Par la suite, Roger Moore a tiré la série vers une certaine « gadgétisation » caractéristique de ces années (1973 – 1985). Un nouvel intermède malheureux (Timothy Dalton) entraîna un vrai déclin dont le sortit Pierce Brosnan (1995 – 2002) avec une vision plus contemporaine de James Bond, un agent de l’après guerre froide doté d’un supérieur devenu une maîtresse femme. 

 

Depuis 2007, le rôle est interprêté par Daniel Craig, quasiment sans gadget et plus humain puisqu’il souffre désormais physiquement des coups qu’il reçoit. Casino Royale a été le plus gros succès au box-office de toute la série (près de 600 millions de dollars dans le monde) et Craig a obtenu les meilleures critiques depuis Sean  Connery. Quel que soit le succès de Quantum of Solace qui sortira à la fin de cette année, la franchise tient visiblement le cap. 

Indiana Jones : une franchise usée jusqu’à la corde

Mardi 3 juin 2008

 

Les héros sont fatigués

Les héros sont fatigués

Le dernier opus de la saga Indiana Jones montre bien les dérives d’une mauvaise utilisation – en l’occurrence d’une « sur-utilisation » – de l’histoire d’une marque. Cette affirmation peut surprendre les lecteurs de ce blog qui savent l’importance que j’accorde habituellement à la façon dont les entreprises utilisent leur « code ADN » mais cette contradiction n’est bien sûr qu’apparente. Car la bonne façon de communiquer sur son passé, c’est d’être fidèle à ses valeurs, au fond plus qu’à la forme, à l’esprit plus qu’à la lettre.. 

 

Ne pas s’appuyer sur son histoire est une faute mais ne l’utiliser que servilement, ne faire que « radoter », en est une autre. 

Pour illustrer mon point de vue, j’aurais pu vous montrer une double photo de Harrison Ford, jeune et fringant en 1981 à l’époque des Aventuriers de l’arche perdue, et vieillissant et fatigué aujourd’hui dans Indiana Jones et le crâne de cristal. Mais la comparaison aurait été par trop cruelle… 

 

Quand je travaillais en Californie chez Walt Disney Imagineering, mes collègues des studios m’avaient appris qu’à Hollywood, aujourd’hui, « il n’y a que deux marques qui attirent les spectateurs dans les salles sur leur seul nom : Disney et Spielberg« . Et effectivement – si l’on met de côté ses oeuvres plus personnelles comme Rencontres du 3e type, E.T. l’extra-terrestre ou La Liste de Schindler -, le grand producteur et metteur en scène a créé ce qu’on appelle des « franchises », c’est-à-dire des films qu’on va voir simplement parce qu’ils s’inscrivent dans une série en laquelle on a confiance : Les dents de la mer (4 films), Retour vers le futur (3), Jurassic Park (3) et bien sûr Indiana Jones. En 1981, Les Aventuriers de l’arche perdue a eu un succès colossal, entraînant deux suites : Indiana Jones et le temple maudit (1984) et Indiana Jones et la dernière croisade (1989). Il a aussi inspiré bien des copies, certaines plutôt réussies (A la poursuite du diamant vert), d’autres très médiocres (qui se souvient encore de Allan Quatermain et les mines du roi Salomon ?). On dit bien que l’imitation est la forme la plus sincère de la flatterie…

 

Quelles sont les raisons de la popularité d’une telle saga ? 

 

La première tient sans doute à l’âge de ses créateurs à l’époque. A 35 ans, Steven Spielberg pouvait encore passer pour le grand frère des spectateurs qui s’engouffraient dans les salles obscures. Le héros lui-même, en tout cas l’acteur qui l’incarnait, avait également moins de 40 ans. Une autre règle que je dois à mes collègues américains est qu’à Hollywood, « on est créativement bon tant qu’on a l’âge de son public… ou bien tant qu’on a des enfants qui ont l’âge de ce public« . Or déjà dans La dernière croisade, la fatigue créative était perceptible. Paradoxalement, c’est la présence d’un vrai senior dans le rôle du père de Harrison Ford – Sean Connery n’est pourtant son aîné que de 12 ans dans la réalité !  - qui apportait un « coup de jeune » à ce 3e opus.

 

Une autre raison du succès tient au caractère simple, voire simpliste, du personnage principal, si typique des héros de « comics » des années 50. Certes, Indiana Jones est un archéologue réputé mais il ne s’arrête pas au respect des civilisations disparues quand il s’agit de sauver la nôtre et il détruit donc allègrement temples et palais. Dans sa quête de l’ultime artefact dont rêvent musées et universités, il traverse les plus beaux paysages du monde et rencontre les plus belles femmes. Il affronte aussi le péril nazi, autrement dit les méchants les plus méchants. En 1981, sans être aussi tranché, le monde qui nous entourait était relativement compréhensible. Il y avait le camp de la liberté auquel nous appartenions et de l’autre côté l’empire du mal dont Moscou était le centre. On doit d’ailleurs le terme « empire du mal » appliqué à l’URSS à Ronald Reagan, un acteur devenu président des Etats-Unis cette même année. 

 

En 2008, Harrison Ford a 66 ans – il est plus vieux que Sean Connery quand ce dernier jouait son père ! – et Steven Spielberg 62. Quant à l’amour de jeunesse qu’Indy retrouve, Karen Allen, elle a la cinquantaine douloureuse. Je précise à toutes fins utiles que le racisme anti-vieux est une des plaies de la communication actuelle et que je n’y adhère nullement. Je valorise assez l’histoire des entreprises pour n’avoir rien contre l’expérience chez les individus, bien au contraire. Mais je n’aime pas les films de vieux qui veulent faire jeunes à tout prix. 

 

Une scène illustre ce travers plus que toutes. Shia LaBeouf (22 ans) s’apprête à ramasser le célèbre chapeau d’Indy renversé par le vent. Mais Harrison Ford le prend de vitesse et le coiffe à sa place. Message implicite : la nouvelle génération n’est pas encore prête à prendre les commandes, l’ancienne ne vas pas les lui céder comme ça. On est décidément dans un film « old school ».

 

La veine créative s’est donc bien tarie : après avoir retrouvé son père il y a presque 20 ans, Indiana Jones découvre maintenant qu’il a un fils. Quelle originalité ! A part ça, rien n’a changé : les cascades ont beau être désormais réalisées en images de synthèse, elles n’en sont pas réellement plus spectaculaires pour autant. Quant aux ennemis, ils sont passés du vert-de-gris nazi au rouge soviétique mais ce sont toujours des méchants d’opérette.  

 

Mais, m’objectera-t-on, le film connaît actuellement un grand succès ce qui prouve que le public l’apprécie. C’est vrai : d’ailleurs, au box-office américain, il a dépassé les 100 millions de dollars de recettes le week-end de sa sortie tandis qu’en France, il a réalisé près de 1,7 million d’entrées en première semaine. C’est objectivement un très beau score même si dans les deux cas, les critiques des spectateurs postées sur les sites spécialisés montrent que la déception est grande… ce qui est confirmé par une baisse du box-office de près de 50% en deuxième semaine dans les deux pays cités. 

 

On peut comparer cette situation au naufrage d’une autre franchise. En 2006, la sortie des Bronzés 3 - Amis pour la vie avait été présentée comme un mini phénomène de société. Pensez donc : 27 ans qu’on n’avait plus revu ces sympathiques français moyens sur le grand écran. Une génération entière attendait donc leur retour. Le film fit 10,3 millions d’entrées dont presque 4 millions rien que la première semaine. Même si les spectateurs étaient nombreux au rendez-vous, la déception le fut également et c’est le sentiment d’un grand gâchis qui l’a généralement emporté. Exit le projet d’un Bronzés 4… Quelques mois plus tard, malgré une impressionnante mise en place initiale de près de 2 millions de DVD, seulement 700 000 ont été vendus (pour être objectif, mentionnons que le producteur attribue plutôt ce bide à un piratage de grande ampleur). Il faut dire que si les acteurs assumaient leur âge, contrairement à ceux de Spielberg, ni le concept ni le scénario n’apportaient de nouvelle pierre à l’édifice. Et l’humour de la fin des années 70 ne passe plus vraiment au milieu des années 2000.   

 

Parmi les autres franchises récemment mises à mal malgré des bons chiffres apparents en salles, on peut aussi mentionner Astérix aux Jeux Olympiques. Avec 6,7 millions d’entrées, on ne peut pas parler d’échec commercial même si Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre en avait enregistré 14,2 millions six ans plus tôt. Le film le plus cher de l’histoire du cinéma français aura du mal à être rentabilisé sauf à être un énorme succès à l’étranger et en DVD, ce qui est peu probable.

4 conseils à PPR pour vraiment relancer YSL

Lundi 2 juin 2008

 

Sous Tom Ford, la marque a su recapturer l'esprit provoc de YSL

Sous Tom Ford, la marque a su recapturer l'esprit provoc de YSL

Pour rester provocant, YSL devrait jouer sur la nudité masculine. 

Aujourd’hui où la nudité féminine est très banale, au moins en Europe, c’est le corps de l’homme qui représente la nouvelle frontière. En 2002, Tom Ford avait « choqué » avec un scandale bien orchestré pour le lancement du parfum M7 : la photo d’un homme nu de face faisant pendant au célèbre cliché de Jeanloup Sieff 30 ans auparavant avec Saint Laurent lui-même. Il m’apparaît que c’est une bonne piste de réflexion.

 

Pour rester aux avant-postes de la sensibilité des femmes, YSL doit porter la transgression sur d’autres territoires que leur sexualité. 

Aujourd’hui, les combats à mener sont sur le terrain de l’égalité dans le milieu professionnel, quelle que soit l’origine sociale ou ethnique. Yves Saint Laurent a été le premier à faire défiler des top models noires. Qu’attend la marque pour se choisir une égérie issue de la diversité ? Selon le mot fameux de Pierre Bergé, « Chanel a libéré la femme mais c’est Saint Laurent qui lui a donné le pouvoir« . On peine à trouver l’expression de ce pouvoir dans les collections actuelles.

 

YSL doit continuer à s’inspirer des Beaux-Arts. 

Pour ne pas copier servilement ce qui a été fait, l’inspiration pourrait glisser de l’art classique et moderne vers l’art contemporain. Mais les vêtements devraient conserver cette lisibilité culturelle qui sont un des fondamentaux de la marque.

 

YSL doit réinvestir le champ du luxe absolu car sans le prestige des robes qui font rêver, la marque reste orpheline d’une partie de son ADN. 

Et ce, même si la haute couture reste une activité difficile (impossible ?) à rentabiliser pour un grand groupe comme PPR. Si le luxe n’est plus dans des robes brodées de mille perles par des petites mains que seule une centaine de femmes dans le monde peuvent se permettre de porter, où le trouver ? 

 

Chanel et Dior, qui n’avaient pas dissocié leur nom de leur Maison n’ont pas eu les mêmes problème cependant, elles offrent un modèle très intéressant qui prouve que l’on peut survivre – voire dépasser ? – leur fondateur. Ni Karl Lagerfeld ni John Galliano ne sont les héritiers directs de Coco Chanel et de Christian Dior. Mais ils ont su retrouver leur esprit et y puiser une source d’inspiration (parmi d’autres). Ce faisant, ils sont fidèles à l’esprit plus qu’à la lettre, ce qui est la condition sine qua non pour succéder à un artiste dans le respect de son histoire. 

YSL après Yves Saint Laurent

Lundi 2 juin 2008

 

Yves Saint Laurent : le talent nu

Yves Saint Laurent : le talent nu

Pour toutes les entreprises qui doivent leur existence à une personnalité charismatique se pose la question de leur pérennité après la disparition du créateur. Comment tourner la page (et d’ailleurs, faut-il tourner la page) ? Doit-on anticiper intelligemment cet événement en préparant un plan de transmission du vivant même du fondateur ? Et par la suite, quelle place accorder dans l’histoire de la marque à celui qui l’a créée sans diminuer ceux qui lui ont succédé ?

 

Cette problématique touche toutes les sociétés qui ont une histoire mais de manière plus cruciale encore lorsque le nom de l’entrepreneur et celui de la marque se confondent.  C’est le cas par exemple dans le secteur automobile : Renault a survécu à Louis, Citroën à André et Ford à Henry. Mais au moins ces hommes étaient-ils passés de leur vivant du statut d’ingénieur et d’inventeur à celui de manager et gestionnaire de leur entreprise. Lorsque la marque est celle d’un créateur oeuvrant dans un domaine proche de l’art, comme l’est la mode, la transition peut s’avérer particulièrement périlleuse car ce n’est plus l’histoire de l’entreprise qui pourrait disparaître mais son âme. 

 

Le monde de la mode est en deuil qui a perdu hier son représentant le plus génial, Yves Saint Laurent. A seulement 21 ans, il avait succédé à Christian Dior, devenant à la fois le plus jeune grand couturier et l’héritier d’une maison qui n’avait alors qu’une dizaine d’années d’existence. Il connut vite le succès mais désirait plus et avec l’aide Pierre Bergé, fonda en 1961 la maison qui porte son nom. Au fil des collections, il a inventé une nouvelle grammaire de la mode qui continue d’inspirer les créateurs. 

 

Il y a 10 ans, il avait vendu son nom à François Pinault (PPR) mais la marque appartenait déjà à Sanofi (ELF) depuis plusieurs années. Il laissa la gestion et le prêt-à-porter à d’autres afin de ne plus se consacrer qu’à la haute-couture jusqu’à son retrait définitif en 2002. Cette même année, la Fondation Pierre Bergé Yves Saint-Laurent prenait ses quartiers dans les locaux mythiques de l’avenue Marceau où sont désormais présentées des expositions retraçant l’histoire de la Maison et présentant ses robes les plus emblématiques. 

 

Sur le site officiel de la marque figure aujourd’hui un avertissement de sa présidente  Valérie Hermann dans lequel elle fait part de l’émotion de toute l’entreprise à la triste nouvelle.   »Aujourd’hui nous sommes à la fois tristes de son départ et en même temps conscients qu’il nous laisse un héritage gigantesque. L’ADN d’une marque est essentiel, (le directeur artistique) Stefano Pilati et moi-même ferons tout pour le préserver ». Dans le domaine de la mode, on désigne en général comme « le code ADN » l’ensemble des valeurs et de l’histoire qui fondent les principes d’une marque et son évolution. Soit le sujet même de ce blog que j’applique à l’ensemble des entreprises ! 

 

Quels conseils pourrait-on modestement proposer à PPR pour relancer cette marque ? 

 

La question de la relance ou même de a survie au fondateur peut paraître incongrue à première vue puisque de fait, YSL vit maintenant depuis 6 ans sans Yves Saint Laurent et que son actuel directeur artistique est très apprécié des rédactrices de mode. Cependant, parmi ceux qui ont rendu un hommage mérité au maître disparu, certains rappellent que la griffe était en phase avec son époque dans les années 60 à 80 mais qu’aujourd’hui, « regarder YSL, c’est regarder un film en noir et blanc« . De plus, depuis que PPR (via Gucci) en a pris le contrôle, la marque perd de l’argent. Le résultat, en amélioration, est resté négatif en 2007. On a donc bien affaire à une marque en perte de vitesse dont 60% du chiffre d’affaires est désormais assuré par la maroquinerie et les accessoires

 

 

Quelles sont les composantes les plus intéressantes du code ADN d’Yves Saint Laurent ?

 

- Transgression sexuelle et provocation font partie de l’ADN de la marque. Yves Saint Laurent a libéré les femmes, n’hésitant pas à dévoiler leurs seins dans des bustiers très transparents et plus souvent encore en jouant sur l’ambiguïté sexuelle, inventant ainsi un vestiaire androgyne : pantalon, trench, smoking etc. 

 

- Le talent d’Yves Saint Laurent c’est aussi d’avoir réussi une certaine démocratisation du luxe. L’ouverture de Saint Laurent Rive Gauche en 1966 a inventé l’idée du prêt-à-porter de luxe, un domaine que les grands couturiers avaient jusque là snobé. A la retraite du maître, l’activité haute couture a été abandonnée et la marque ne repose plus désormais que sur le prêt-à-porter et la cosmétique-parfumerie. Encore cette dernière activité a-t-elle été récemment cédée à l’Oréal

 

- La création d’Yves Saint Laurent reposait aussi sur forte culture picturale. Impossible de faire l’impasse sur Matisse, Mondrian ou Van Gogh quand on admire ses robes. 

 

Si l’on en croit la presse, les relations de Yves Saint Laurent et Pierre Bergé avec le groupe PPR étaient tendues. On a dit le maître très mécontent de l’évolution apportée par Domenico de Sole (qui dirigeait Gucci) et Tom Ford, alors directeur artistique. Au delà des torts éventuels des uns et des autres, il était sans doute difficile pour le couturier d’accepter – comme beaucoup d’artistes – qu’un autre poursuive son oeuvre de son vivant et s’émancipe de son influence. Aujourd’hui, les espoirs reposent sur Stefano Pilati, aux commandes créatives depuis 4 ans. Ce choix n’est pas celui d’un héritier et il ne crée pas le choc qu’avait créé Saint Laurent en succédant à seulement 21 ans à Christian Dior mais il a dit-on la bénédiction de Pierre Bergé. Et pour une évolution heureuse de la marque YSL, l’accord de la Fondation sera un plus car c’est là que se trouve l’héritage moral du créateur. 

 

PS : Vous pouvez relire ici l’émouvant discours d’adieu à son métier qu’Yves Saint Laurent prononça en 2002. Il y exprimait son amour de la mode et ce qu’il a voulu faire tout au long de sa vie, combien sa tristesse et sa dépression furent paradoxalement fécondes. « Les plus beaux paradis sont ceux qu’on a perdus ».