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Il était une « foi » le Puy du Fou

 

Le Puy du fou fêtait ses 30 ans ce week-end. Pour l’occasion, Philippe de Villiers, son concepteur, avait invité le chanteur royaliste Didier Barbelivien ainsi que le plus célèbre « SJF » (sans journal fixe) Patrick Poivre d’ArvorNicolas Sarkozy a finalement fait faux bond, officiellement pour cause d’agenda surchargé. 


C’est en 1977 que Philippe Le Jolis de Villiers de Saintignon, alors étudiant à l’Ena, composa le poème qui allait devenir la trame d’un son et lumière devant le château en ruines du Puy du Fou, « sur la terre de ses ancêtres« . La première représentation eut lieu le 16 juin 1978. Lors de la première saison, 80.000 spectateurs y assistèrent. Ils étaient près de 400.000 l’an dernier. Quant au parc d’attractions adjacent qui a ouvert ses portes en 1988, il a accueilli 800.000 visiteurs en 2007. Ce qui fait selon le Puy du Fou plus de 1,2 million de visiteurs par an. Même si ces chiffres relèvent d’une comptabilité sans doute un peu créative – une partie non négligeable des visiteurs du Grand Parc en journée étant les mêmes que ceux qui restent pour la CinéScénie en soirée – le Puy du Fou n’en est pas moins le 4e parc d’attractions français, loin derrière Disneyland Paris certes, mais tout près du Parc Astérix et du Futuroscope.  


Plusieurs raisons expliquent un succès qui au départ n’allait pas de soi. A l’époque, les professionnels – sans doute les mêmes que ceux qui prédisaient à Disney un triomphe commercial à Marne-la-Vallée – étaient unanimes : « Les Epesses, c’est au milieu de nulle part… et l’Histoire de France, ça n’intéresse plus personne !« .


Un thème cohérent et parfaitement décliné

C’est pourtant bien l’histoire qui est la cause de la réussite : l’Histoire de France – du point de vue vendéen, j’y reviendrai – mais aussi l’histoire que nous raconte le parc, sa « story » comme on dirait en marketing. Il n’y a qu’une seule ruine authentique sur le site, celle du château incendié pendant la Révolution, mais elle en a inspiré bien d’autres. Chaque zone du parc bénéficie d’une « thématisation » très poussée qui touche même la signalétique ou les poubelles. D’évidence et quoiqu’ils en disent, les concepteurs se sont inspirés des parcs Disney aux Etats-Unis (Disneyland Paris n’existant pas encore à l’époque) mais peu de gens savent qu’en retour, les ingénieurs et artistes de Disney ont emprunté à la CinéScénie certaines idées et technologies pour un grand spectacle aquatique et pyrotechnique californien (Fantasmic). Au Puy du Fou, il y a une vraie réflexion pour l’intégration de chaque attraction ou spectacle. Tous semblent parfaitement « légitimes » et quand ce n’est pas évident, ils sont « légitimés ». Ainsi, le stadium à la Ben Hur où s’affrontent les gladiateurs pourrait-il sembler incongru de prime abord… jusqu’à ce qu’une charmante hôtesse vous apprenne qu’on a retrouvé des traces archéologiques d’un campement gallo-romain à proximité. Cela vous semble tiré par les cheveux ? Pas si vous êtes journaliste à Ouest France, auquel cas vous n’avez manifestement aucun problème pour admettre « l’histoire de la colline du Puy du Fou depuis l’époque romaine jusqu’à sa redécouverte par Philippe de Villers en juin 1977« . Je parlais plus haut de « story » mais là, on entre vraiment dans le « storytelling », l’art de raconter l’histoire que votre interlocuteur a envie d’entendre… En tout cas, c’est fait avec beaucoup de talent et les spectacles sont remarquables. En matière de thématisation, c’est tout aussi réussi que chez Disney. Et c’est bien supérieur au Parc Astérix en termes d’intégration au territoire. 


Un militantisme vendéen mis à profit par le Puy du Fou

C’est d’ailleurs parce qu’il y a ancrage dans le terroir local qu’il y a identification entre les Vendéens et le Puy du Fou. A deux heures de là, le même phénomène a fini par se produire à Poitiers : les habitants de la Vienne qui s’étaient émus de voir pousser dans leurs champs les bâtiments lunaires du Futuroscope il y a 20 ans en sont fiers aujourd’hui mais cela ne s’est pas fait aussi vite ni aussi naturellement qu’aux Epesses. Mais pour nombre de chouans de coeur qui se considèrent comme victimes d’un génocide républicain, l’identification a été immédiate. D’éternels perdants, les voici devenus gagnants : on vient de loin pour un spectacle et des attractions qui exaltent leur vision de l’Histoire. Là réside un autre des secrets de la réussite du Puy du Fou : les 3.200 puyfolais sont des missionnaires qui ont la foi vendéenne (et parfois la foi tout court, cf. ci-dessous) chevillée au corps. Ce fut là l’idée géniale de Philippe de Villiers. Car les Puyfolais – on ne le devient que par cooptation et en prenant un engagement moral – sont des bénévoles, réunis en une association présidée par Nicolas de Villiers, le fils de son père. « On a en commun la fierté d’être puyfolais, d’être vendéens et par là même d’être français« . Ainsi, seuls les 1.000 employés du parc (dont 900 saisonniers) sont salariés. Un GIE (groupement d’intérêt économique) relie juridiquement l’association au parc.  


Sans ce militantisme, l’entreprise ne serait pas viable. Ainsi, avec un chiffre d’affaires au final relativement modeste (le Puy du Fou vise 35 milions d’euros cette année), il peut afficher de larges bénéfices et damner le pion à Disneyland Paris et au Futuroscope, structurellement déficitaires (contrairement à ce dernier, le Puy du Fou ne reçoit pas d’aides publiques). Seul Astérix fait mieux en termes de fréquentation et de bénéfices.


Le Puy de la Foi ?

Mais le militantisme de la cause vendéenne se double parfois d’un militantisme religieux qui ne laisse pas d’interroger. Ce week-end, la célébration du 30e anniversaire a commencé par une… messe ! Philippe de Villiers, sa famille, les sénateur et députée locaux ainsi que les bénévoles ont en effet assisté à une cérémonie religieuse dans la cour du château. (J’avais éprouvé le même malaise quand je travaillais chez Disney et que la direction discutait avec le Pape de l’opportunité pour le Saint Père de dire la messe sur le parking du parc à l’occasion des Journées mondiales de la jeunesse. Finalement, cela n’avait pas pu avoir lieu). L’initiative est des plus incongrues à moins qu’on ne précise désormais aux visiteurs qui viennent s’amuser que la colline du Puy du Fou ambitionne d’être un lieu saint ! Mais elle ne surprendra pas ceux qui ont déjà visité le parc ou assisté à la CinéScénie. Je parle en connaissance de cause, j’ai visité le Puy du Fou 5 fois, principalement pour des raisons professionnelles, dont la dernière en 2007. Quelques exemple représentatifs : 

- Dans le stadium gallo-romain, les lions dressés refusent de dévorer la pauvre Blandine et on est priés d’être du côté des martyrs chrétiens. Ne pas le montrer vous attire tout de suite la suspicion comme cette mésaventure arrivée sous mes yeux (en 2006) à deux visiteurs en djellaba et ne parlant pas français. Ils s’étaient fait houspiller par le public de ma travée parce qu’ils ne levaient pas le pouce pour demander la grâce des chrétiens !  

- Dans le spectacle sur les vikings, un évêque sort de la tombe, son esprit s’envole sous la forme d’une colombe et les barbares, terrorisés, se convertissent sur le champ… 

- Enfin, à proximité du village XVIIIe siècle, on trouve Les Chemins de la mémoire, un ensemble de dioramas (façonPirates des Caraïbes à Disneyland) représentant les républicains en train de massacrer les chouans innocents. 


Dans un contexte de repli sur soi, de refus de l’Europe (Philippe de Villiers n’est pas « noniste » pour rien) et de la mondialisation, le succès du Puy du Fou s’explique aussi en partie par cette vision étroite et partisane de l’histoire de France qui correspond aux attentes d’une partie du public. La littérature sur cet équipement touristique est presque uniquement dithyrambique car publiée par le Puy du Fou lui-même (Patrick Poivre d’Arvor vient d’ailleurs de préfacer le livre officiel du 30e anniversaire d’où sans doute la raison de sa présence aux festivités) car les historiens et les sociologues ont généralement trop de mépris pour se pencher sur un sujet aussi trivial que les parcs d’attractions (sauf bien sûr pour dénoncer l’impérialisme américain dans le cas de Disneyland Paris). Une exception notable est le livre de Jean-Clément Martin et Charles Suaud, auteurs de « Le Puy du Fou en Vendée – l’histoire mise en scène« . Ils y écrivent que le Puy du Fou a « recréé une identité vendéenne valorisant la société rurale et chrétienne d’avant la Révolution française« . Ce week-end, dans la Croix, le directeur du Centre vendéen de recherches historiques, Alain Gérard, justifie ce prosélytisme : « Dans les années 1970, la pratique religieuse unanimiste des Vendéens avait volé en éclats. Philippe de Villiers leur a proposé de renouer avec l’engagement et la recherche du beau qu’ils vivaient auparavant dans les célébrations religieuses« . 


 


Qu’on l’aime ou pas, Philippe de Villiers est le grand responsable du succès du Puy du Fou. Je ne pense pas qu’il apprécierait que je qualifie sa vision et sa démarche d’exemples brillants de « marketing et de communication par le storytelling » mais c’est pourtant ce dont il s’agit. Malgré la qualité de ses spectacles et attractions, faut-il néanmoins refuser d’aller visiter le Puy du Fou si on ne partage pas les idées de son fondateur et maître-à-penser ? Faut-il craindre une propagande qui serait d’autant plus efficace qu’elle se ferait sous couvert de récréation (de re-création) ? Il y a deux ans, un journaliste de radio de mes amis, classé plutôt à gauche, a effectué un reportage au Puy du Fou et a posé la question directement aux visiteurs, micro à la main : « Est-ce que cet aspect politico-religieux vous plait ou au contraire vous gêne ? » Pour la plupart, les visiteurs écarquillaient les yeux, ne saisissant pas de quoi il voulait parler. Et quand il le leur expliquait (en les poussant à répondre, il sortait peut-être quelque peu de son rôle), ils lui disaient que « ce parc est sur le thème de l’histoire de France, ce n’est pas idéologique. Disneyland qui fait la promotion du mode de vie américain, ça oui, c’est idéologique. » (imparable !). Cela me rappelle cette pensée profonde d’un de mes collègues, directeur du développement d’un des plus grands parcs français  : « Soyons réalistes, quand ils entrent dans un parc d’attractions, la plupart des visiteurs laissent leur cerveau à la consigne« .

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