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Wikipédia et les couacs du CAC

 

 

Bouh ! vilain Wikipédia ! Déjà accusé de manquer de fiabilité, voire de tuer les gens avant de les ressusciter, le voici maintenant pris à partie par Euro RSCG C&O. Dans une étude largement reprise dans la presse depuis hier, la filiale interactive de l’agence de communication accuse : « Wikipédia cannibalise l’image des entreprises du CAC 40 et de leurs dirigeants« . 


Or, qu’apprend-on dans cette étude ? Que quand on fait une recherche sur Google à propos de nos 40 champions nationaux, l’article Wikipédia les concernant ressort dès la première page de résultat dans 39 cas (et dans les 3 premiers résultats pour 12 d’entre elles). Quant à la biographie de leurs dirigeants, dans 29 cas l’article Wikipédia arrive même en premier. 


Le cas L’Oréal parce qu’il le vaut bien

Comme le note malicieusement 20 Minutes : « fallait-il vraiment une étude pour s’en rendre compte ? » Oui, sans doute pour des entreprises habituées à ne voir dans Internet que la poursuite de leur communication traditionnelle. En général, les sites des sociétés du CAC 40 ressemblent furieusement  à des rapports annuels – avec quelques animations flash pour faire bonne mesure. Prenons le cas de L’Oréal. Une recherche sur Google affiche comme premier résultat le site officiel qui nous présente en plus de ses produits et de ses résultats financiers des rubriques qui vantent son sens du développement durable ou son talent pour la gouvernance d’entreprise. Sur Google, l’article L’Oréal de Wikipédia n’apparaît qu’en 4e position. Mais aux informations officielles précédentes, il en ajoute quelques autres, notamment une rubrique nommée « controverses« . On y lit entre autres que « Le fondateur de L’Oréal, Eugène Schueller était l’un des principaux financiers de La Cagoule, une organisation d’extrême-droite française » et que bien d’autres anciens du groupuscule y auraient été recasés par la suite. S’agit-il encore de l’une de ces horribles infos non vérifiées dénoncées par les étudiants de Sciences-Po et Pierre Assouline, grands pourfendeurs de l’encyclopédie collaborative ?  Hélas, non : le passé trouble de certains dirigeants du groupe (pas les actuels, précisons le) a souvent été couvert dans la presse.


On lit aussi sur Wikipédia que « Le 6 juillet 2007, Garnier, une filiale de L’Oréal est condamnée par la justice française pour « discrimination raciale à l’embauche ». Le groupe L’Oréal s’est pourvu en cassation contre ce jugement ». Là aussi, cette affaire est bien apparue dans les médias. Il est vrai que sur le site de la marque figure une rubrique « la diversité : une priorité » (ça c’est du slogan !) dans laquelle ont peut lire l’interview du directeur mondial de la diversité – car L’Oréal a un directeur « mondial » de la diversité ! –  : « Le Groupe entend donc continuer à s’enrichir de collaborateurs divers et rejette donc toute idée et pratique de discrimination entre les personnes notamment en raison du sexe, de l’âge, d’un handicap, de l’origine ethnique, de l’origine sociale, des convictions religieuses, nationale ou culturelle« . Tant mieux si l’entreprise est irréprochable. Sa condamnation (qu’elle conteste, rappelons le) semble indiquer que cela n’a pas toujours été le cas. On comprend que les « dérapages » de Wikipédia énervent L’Oréal… mais aussi son agence – Euro RSCG C&O justement – qu’elle a chargé de rendre sa communication financière aussi attrayante que son image de marque ! « Wikipédia peut nuire à l’image (des entreprises) ainsi qu’à la valeur de leurs marques » précise ainsi l’étude.


 


La voix du CAC 40

Des grandes sociétés ont été tentées d’intervenir sur les articles les concernant… et elles ont été prises la main dans le sac (à moins que d’autres aient été assez discrètes pour ne pas se faire remarquer ?). Ainsi, en Allemagne, Siemens s’est attiré les foudres des Wikipédiens pour avoir tenté de redorer le blason de son patron Klaus Kleinfeld en effaçant de sa biographie les références à certains de ses échecs. Un homme habitué des petits changements symboliques, ce Klaus, puisqu’il a aussi fait retoucher des photos pour dissimuler après coup la montre Rolex qu’il affichait à son poignet avec une désinvolture décidément trop bling bling (cf. photo ci-dessus).


Plutôt que ces agissements « en douce », Euro RSCG choisit donc plutôt d’interpeller « Wikipédia et demande la création d’un nouveau standard de communication, la NDLE, au profit des entreprises ».  NDLE : la Note De L’Entreprise ou comment permettre aux compagnies du CAC 40 d’intervenir directement sur Wikipédia pour « nettoyer » les articles les concernant, pardon, leur « offrir la possibilité de répondre dans un souci d’égalité des parties prenantes et dans le strict respect du principe de neutralité et d’objectivité de Wikipédia« . Un peu comme la ministre de la culture (de l’information ?) qui proposait récemment la création d’un service spécialisé au sein de l’AFP permettant aux partis politiques d’écrire directement les dépêches les concernant. Après la voix de la France, la voix du CAC 40 ? Pierre Baudouin, président de Wikimédia France (qui fait de l’animation et assure la promotion autour de Wikipédia) s’y déclare déjà opposé, à juste titre. 


Concernant Euro RSCG C&O, il ne s’agit pourtant pas là d’une maladresse. L’agence est dans son rôle d’alerter ses clients. Toute communication vise à maîtriser les canaux d’expression afin de raconter la bonne histoire (et souvent de raconter des histoires). Elle ne cherche peut-être pas tant à (con)vaincre Wikipédia qu’à envoyer un signal aux sociétés qu’elle conseille. Certaines ne comprennent pas qu’avec une agence de publicité pour formater les consommateurs, une agence de « RP » pour en faire de même avec les journalistes et une agence « corporate » pour veiller à leur bonne image, elles ne puissent pas mieux contrôler la « story » colportée sur elles par Wikipédia (et ailleurs car l’encyclopédie n’est que la partie émergée de l’iceberg). Pour les agences, qui en réalité ne savent pas encore très bien comment (ré)agir, interpeller publiquement ceux qui « salissent » l’image de leurs clients donne l’impression qu’elles ont saisi la mesure du problème à défaut de savoir comment y répondre… Cela peut aussi donner l’idée à de nouveaux clients, eux aussi en délicatesse d’image sur Internet, de faire appel à leurs services. 


Renault donne le bon exemple

Alors, que faire ? Pourquoi les entreprises ne seraient-elles pas capables d’assumer leurs actes ? Certaines le sont. Comme Renault comme je l’ai déjà noté dans un billet précédent. Comparez par exemple ce que dit Wikipédia des années noires de la firme : 

« Durant le second conflit mondial, la France tombe sous l’occupation nazie et les usines Renault produisent des camions pour les Allemands, alors que la production d’automobiles est interdite. Louis Renault est donc arrêté comme collaborateur lors de la libération en 1944 et meurt en prison avant son procès. Une autopsie révèle que sa nuque avait été brisée, suggérant un meurtre. Ses usines sont saisies par le gouvernement provisoire et nationalisées sous le nom de Régie Nationale des Usines Renault. Pierre Lefaucheux en est le premier directeur général. »


Et maintenant, voici ce qu’on trouve sur le site officiel de Renault :

« Renault finit par se plier aux exigences de l’occupant et commence par réparer des chars pris par les Allemands à l’Armée française. (…) Cela n’empêche pas quelques ingénieurs de travailler en cachette à un prototype de petite voiture qui deviendra la 4 CV après la Libération. (…) Contrairement à d’autres industriels qui travaillaient pour l’ennemi « le jour » tout en faisant de la résistance « la nuit », la direction de Renault ne demandera pas aux Alliés, comme l’a fait Peugeot, de bombarder ses installations. Louis Renault ne comprend ainsi pas pourquoi Billancourt est la première cible des bombardiers britanniques de la RAF, en mars 1942, et ses usines punies à plusieurs reprises. L’œuvre de sa vie en ruines, il s’entête aveuglément à vouloir la reconstruire. A la Libération, il est incarcéré pour « commerce avec l’ennemi » et meurt un mois plus tard, en octobre 1944, dans une clinique de Paris. (…) Le gouvernement provisoire présidé par le général de Gaulle nationalise Renault. Geste symbolique à l’égard de la gauche et sanction envers la firme qui s’était faite « instrument de l’ennemi », c’est aussi une réponse à la volonté modernisatrice des nouveaux pouvoirs publics. (…) D’administrateur provisoire, Pierre Lefaucheux, un ingénieur membre de la Résistance, est nommé Directeur Général de la nouvelle Régie Nationale des Usines Renault. D’entreprise d’un homme, Renault devient entreprise de la Nation. »


Le texte est plus complet, il ne dissimule rien de l’attitude du fondateur (seules, les circonstances de la mort divergent quelque peu) qu’il oppose subtilement à la résistance de certains ingénieurs. Et dans une belle envolée finale, l’ancienne Régie assume dans ses gènes, dans son code ADN, le fait d’être passé de l’entreprise d’un homme à celle d’un pays. Chapeau pour l’honnêteté historique… et le boulot de communication !  


Puissent Total (La Birmanie, Erika, AZF, caisse noire etc.), L’Oréal et les autres en prendre de la graine. Si vous n’assumez pas toute votre histoire, Wikipédia le fera pour vous !

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Un commentaire sur “Wikipédia et les couacs du CAC”

  1. ANTOINE dit :

    Bonjour. Oui, que ce soit la Wikipédia ou le Larousse, une encyclopédie raconte probablement moins de bobards sur une personne, physique ou morale, que la personne elle-même. La donne que les utilisateurs de la Wikipédia change, c’est probablement qu’ils font sortir au grand jour le contenu des conversations de comptoirs d’ouvriers, de machines à café de cadres et de cercles de hauts dirigeants. Sans rancune.

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