Steve Jobs, héros et héraut d’Apple | le blog du storytelling le blog du storytelling

Steve Jobs, héros et héraut d’Apple

 

 

"Soyez fous ! Soyez insatiables !" une belle profession de foi

"Soyez fous ! Soyez insatiables !" une belle profession de foi

Lundi, Steve Jobs, le charismatique patron d’Applea présenté le nouvel iPhone à un public conquis d’avance. « Le téléphone qui réinvente le téléphone » s’est déjà vendu à près de 6 millions d’exemplaires depuis son lancement mi-2007 et devrait sans peine atteindre les 10 millions avant la fin de cette année. Si son succès a été très fort aux Etats-Unis, il n’en a pas forcément été de même dans le reste du monde. En France par exemple, les chiffres de vente sont inférieurs aux estimations initiales, en partie à cause de ses défauts de jeunesse comme le manque de 3G ou de MMS, et en partie à cause du choix de l’opérateur exclusif (Orange en France ainsi que dans un certain nombre de pays). Mais je garde mes analyses de la réussite d’Apple et de l’impéritie d’Orange (il y a des leçons à tirer de la façon lamentable dont ils gèrent leur service d’assistance téléphonique) pour de prochains billets. Ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est Steve Jobs, sans doute le meilleur « produit » de la marque à la pomme.


Steve Jobs, la story

Quelle est la « story » de ce chef d’entreprise ? En parfait professionnel qu’il est, il n’a pas attendu qu’on la raconte à sa place. Il l’a mise en scène de manière à en faire une « success story ». Comme toute superproduction cinématographique qui se respecte, c’est une histoire en trois parties, en « trois actes » comme disent les scénaristes : un acte d’exposition, un acte qui culmine en crise – un « climax » en parler hollywoodien – et un acte de résolution du conflit. En 2005, Steve Jobs est intervenu devant les étudiants de Stanford University. Cette présentation est désormais étudiée dans les grandes écoles comme un modèle de discours managérial mais c’est encore du point de vue de la rhétorique qu’elle présente le plus d’intérêt.


« Je voudrais vous raconter trois histoires de ma vie, juste trois petites histoires« . Nous voilà prévenus : l’existence de Steve Jobs est une série d’histoires qui forment une histoire. Quand il évoque ses débuts, c’est sous l’angle de la leçon à en tirer. Il parle ainsi de « relier les points entre eux » comme dans ces jeux d’enfants où, en traçant des traits entre des points numérotés, on fait peu à peu apparaître un dessin.

Ses parents adoptifs avaient promis à sa mère biologique qu’il ferait des études supérieures mais il quitta l’université après un seul semestre, non sans avoir pris quelques cours de calligraphie : c’est à ces derniers qu’il attribue le fait que le Mac a été le premier ordinateur à disposer de belles polices typographiques. « On ne peut pas prévoir l’incidence que certains événements auront à l’avenir. C’est seulement après coup qu’apparaissent les liens. Vous pouvez seulement espérer qu’ils joueront un rôle dans votre futur« . En reliant des informations qui semblaient éparses, autrement dit en les « colligeant », il leur trouve une signification a posteriori. Et c’est très important car il se place d’emblée dans un autre camp que nous tous : celui des héros (au sens mythologique de demi-dieux) dont les événements qui leur arrivent sont porteurs de sens. Les hommes ont une vie, les héros ont un destin. Quand on (re)crée sa propre histoire, il est important de trouver un sens à ce qui vous est arrivé.


Le deuxième acte de la vie de Jobs telle que racontée par lui-même fait quelques infidélités au schéma narratif classique pour atteindre la crise et la résoudre dans une même partie (afin de ménager un rebondissement au 3e acte). Pour faire rapide, il fonde Apple, il est viré d’Apple, il revient chez Apple. Le paradis perdu puis retrouvé. C’est une histoire d’amour – la réussite, l’argent, le Mac – et de trahison : il est poignardé dans le dos par celui en qui il avait toute confiance. John Sculley retourne le conseil d’administration contre lui. « Avec le temps, c’est peut-être la meilleure chose qui me soit arrivée » : toujours donner du sens après coup. Il prend le temps de changer, de fonder NeXT – dont la technologie sera plus tard au coeur de Mac OS X – et de financer le développement de Pixar – Toy Story, Le Monde de Nemo – avant de savourer sa revanche : au bord du gouffre, Appel fait appel à lui via ce même conseil qui l’avait chassé 12 ans plus tôt. D’abord conseiller sans titre, il redevient vite PDG de la firme qu’il avait fondée. « Parfois, la vie vous flanque un bon coup sur la tête. C’est comme en amour, vous ne saurez ce que vous cherchez que lorsque vous l’aurez trouvé. Alors, continuez à chercher jusqu’à ce que vous trouviez : ne vous résignez pas« .


Les héros ne sont pas fatigués

A ce stade, vous pourriez vous dire que c’est assez d’aventures pour un seul individu. Mais je vous rappelle qu’il ne s’agit pas d’un homme mais d’un héros. Voici donc venir le 3e acte. Il y a quatre ans, les médecins diagnostiquent une tumeur cancéreuse au pancréas généralement mortelle. Mais lors de l’opération, les chirurgiens découvrent qu’il s’agit d’une forme rare de la maladie car guérissable ! Jobs est un miraculé : où l’on voit qu’on est passé dans le domaine du récit sacré… « Votre temps est compté, ne le gâchez pas en menant une existence qui n’est pas la vôtre. Ecoutez votre petite voix intérieure. Ayez le courage de suivre votre cœur et votre intuition » professe-t-il désormais aussi zen qu’un guru de la Silicon Valley peut l’être. Lors de son intervention à Stanford University, Steve Jobs a conclu sa « story » en évoquant le magazine beatnik qu’il lisait dans sa jeunesse, The Whole Earth Catalog. Lorsque le dernier numéro a paru, une formule figurait sur la quatrième de couverture. Il l’a faite sienne depuis : « Soyez insatiables ! Soyez fous !« .


J’admire sincèrement ce discours (je voudrais d’ailleurs bien savoir qui l’a aidé à l’écrire) et j’y trouve souvent une vraie source d’inspiration. Mais si on essaie de le décrypter, on voit bien que son auteur a poursuivi deux objectifs. En racontant sa vie comme une légende, il la met en scène à son avantage, ce qui est légitime. Mais en proposant cette « story » clés en mains, il en préempte les autres versions, il s’assure aussi que la sienne sera suffisamment éblouissante pour nous empêcher d’en discerner les éventuelles zones d’ombre (nous en avons tous).


Ainsi, lorsqu’il a choisi de communiquer sur sa maladie, il a affirmé qu’il était guéri. Mais est-ce si sûr ? Je ne cherche pas ici à alimenter une rumeur qui court allègrement sur le Net (ou plus exactement qui a couru) sinon pour déplorer justement qu’il n’y ait eu aucune enquête journalistique sérieuse sur ce sujet. Steve Jobs a dit « J’ai été malade. Je suis guéri. Parlons d’autre chose« . Et donc, on n’en parle plus ? C’est pourtant un vrai sujet d’article : que sera l’après-Steve Jobs pour Apple ? Après tout, la marque a déjà perdu une première fois son fondateur en le renvoyant, avec les résultats catastrophiques que l’on sait. Elle a failli le perdre une deuxième fois d’un cancer, heureusement soigné à temps. Mais la troisième ? Il n’est pas interdit de penser que Steve Jobs a parlé de sa maladie pour éviter qu’on ne lui en parle. Et ainsi en va-t-il d’autre sujets peut-être…


Suivant de quel côté vous vous placez, cette belle histoire doit être vue pour ce qu’elle est : une belle histoire. C’est en tout cas un principe à garder pour soi : ne laissez pas les autres raconter votre histoire à votre place, vous risqueriez de l’aimer beaucoup moins…


Quant à Steve Jobs, tout va bien pour lui, merci. A 53 ans, il a encore le temps – on le lui souhaite – d’écrire son 4e acte !

The bookmarklet

Add this to your bookmarks or drag it to your bookmarks bar to quickly access shortening functions.

Shorten

This bookmarklet takes the page URL and title and opens a new tab, where you can fill out a CAPTCHA. If you have selected text before using the bookmarklet, that will be used as the keyword.

Support for bookmarklets on mobile varies. For example, they work on Chrome for Android but you have to add and sync them from your desktop.

">Twitter cet article. Vous pouvez en suivre les commentaires par le biais du flux RSS 2.0. Vous pouvez laisser un commentaire, ou faire un trackback depuis votre propre site.



Un commentaire sur “Steve Jobs, héros et héraut d’Apple”

  1. […] exemples : Steve Jobs lors de son intervention en 2005 devant les étudiant de la Stanford University Tiger Woods et Roger Federer avec leur sponsor […]

Laisser une réponse